lundi 4 février 2019

Russian Doll, de et avec Natasha Lyonne.

Il fut une époque où j'aurais pu regarder tout et n'importe quoi pourvu que cela m'occupe, et si Netflix avait existé à ce moment, j'aurais très certainement perdu beaucoup de temps. Aujourd'hui, si j'aime toujours autant regarder des séries, je prends le temps de les choisir. Si jamais je fais un mauvais choix, je n'hésite plus à ne pas la continuer, j'ai perdu toute curiosité à connaître une fin que j'oublierais certainement les jours à venir.

Vendredi est sortie la mini-série Russian Doll et elle m'a attirée tout de suite alors que je n'avais même pas lu le pitch. J'ai même été déçue en le faisant finalement et alors que je n'avais même pas entamé le premier épisode : je déteste les histoires de boucles temporelles, je trouve le film Groundhog Day (Un jour sans fin en V.F.) prodigieusement pénible. Malgré cet à priori des enfers, j'ai lancé Russian Doll et j'ai bien fait.

Il faut dire que la série peut ne mobiliser qu'une soirée pourvu qu'on ait quatre heures devant soi, il n'y a que huit épisodes de vingt-cinq minutes environ chacun. Je suis très heureuse que les séries se composent désormais ainsi, ne pas excéder une douzaine d'épisodes, quitte à ce qu'ils durent cinquante à soixante minutes. Je peux être refroidie par des formats courts d'une vingtaine de minutes, il s'agit souvent de séries comiques et je n'aime pas ça, sauf Don't Trust The B---- In Apartment 23 pour laquelle je me suis passionnée et qui a été injustement annulée beaucoup trop rapidement. Jamais je n'ai autant ri devant une série (j'ai bien été happée par Unbreakable Kimmy Schmidt, je suis une fan inconditionnelle de Titus, mais ma hype est retombée comme un soufflé au début de la deuxième saison).

Russian Doll est une création de (et avec) Natasha Lyonne, Amy Poehler et Leslye Headland. Le premier épisode débute dans un super appartement new-yorkais dans lequel se trouve Nadia (Natasha Lyonne) et tou.te.s ses ami.e.s puisqu'on lui fête son 36e anniversaire. Elle possède une bonne masse de cheveux roux et bouclés, un look que je trouve formidable, est elle ingénieure informatique, elle fume aussi beaucoup, a essayé toutes les drogues de ce bas-monde, a la voix rauque et son cynisme n'a d'égal que son sens de la répartie. Je vais vous dire, une personnalité comme celle-ci, on ne la retrouve que trop peu chez des personnages féminins. Cessez désormais votre lecture si vous ne souhaitez pas en savoir plus.


Nadia est angoissée par son anniversaire, particulièrement celui-ci, parce que c'est un âge que sa mère n'a jamais atteint. Il sera d'ailleurs souvent question de cette dernière au fil des épisodes puisqu'elle est responsable de l'état dépressif de Nadia. Disons les choses, Nadia est totalement dépressive et souffre d'anxiété bien que ces mots ne soient jamais prononcés. Et puis elle meurt accidentellement, renversée par une voiture alors qu'elle recherchait son chat qui passe son temps à se faire la malle. C'est à ce moment qu'intervient la boucle temporelle. Dès qu'elle meure (ça va arriver souvent), Nadia revient au point de départ du premier épisode : les toilettes de l'appartement de sa copine Maxine où se déroule sa fête d'anniversaire. Quand Nadia parvient à rester en vie, elle peut même vivre la journée du lendemain mais elle est forcément rattrapée par une certaine fatalité qui n'est pas nécessairement incarnée par un chauffard, il y a de multiples façons de mourir (certaines sont éligibles au Darwin award). Comprenant plus ou moins ce qui lui arrive, elle passe par tous les états mais son désir de compréhension prend malgré tout le dessus : pourquoi elle et comment est-ce possible ? Le problème, c'est que Nadia ne sait pas se poser pour réfléchir, elle agit systématiquement à la hâte et ça lui porte préjudice. Alors qu'elle est sur le point de mourir dans un ascenseur qui chute de toute sa hauteur, elle y rencontre Alan qui subit la même expérience.

Les premiers épisodes, Nadia cherche vraiment beaucoup son chat (il s'appelle Oatmeal). Celui-ci a l'habitude de traîner dans le quartier et le gérant de l'épicerie du coin a même toujours une gamelle prévue pour lui au cas où. Selon moi, Oatmeal n'est qu'un prétexte, un moyen de détourner son attention. Nadia le cherche alors qu'il fréquente toujours les mêmes lieux, d'ailleurs elle finit toujours par le retrouver. Peut-être que si elle apprenait à lui faire confiance, elle pourrait reporter son attention sur autre chose. Elle a besoin de se recentrer mais ne le fait pas, elle est une autruche qui enfouit sa tête dans le sable. Or, elle recommencera forcément les mêmes erreurs si elle ne prend pas conscience de ses démons, ceux-là mêmes qui provoquent son auto-destruction. Il faudrait s'en détacher et les laisser partir, ce serait bien. La remise des compteurs à zéro chaque fois qu'elle meurt symbolise donc le fait de ressasser les mêmes choses qui font souffrir (même si on croit réussir à les enfouir) et son perpétuel auto-sabotage. La même soirée a beau recommencer sans que personne ne s'en aperçoive, si ce n'est Nadia et Alan, la réalité s'étiole peu à peu. Au fil des reboots, on remarque que les fleurs fanent et que les fruits pourrissent. Et puis les gens disparaissent un à un, ainsi que les meubles des appartements. C'est ce qui arrive dans la vie d'une personne dépressive qui traîne sa pathologie un certain temps, la vie moisit et on s'isole.

Alors quelle est la morale de cette histoire ? Cela peut paraître sans doute simpliste mais il n'y a pas de miracle, aller de l'avant est la solution. C'est pourtant un processus en plusieurs étapes difficiles qui fait notamment appel à l'altruisme. Dans Russian Doll, Nadia et Alan arrivent à s'entraider parce qu'il.elle.s connaissent les difficultés de l'autre, qui de mieux qu'une personne concernée pour se sentir en confiance ? Il n'est pas question ici que ceci soit forcément nécessaire, on dit juste que ça aide. Il faut sans doute apprendre à faire confiance aux autres quand on est incapable de le faire avec soi.


On l'aura deviné, Russian Doll est une série qui m'a bousculée. Si j'ai cru lire des questionnements çà et là quant à la pertinence des épisodes, ils ont pour moi été clairs comme de l'eau de roche. Peut-être aurait-on pu faire comme ci ou comme ça, très honnêtement je m'en fiche, je ne suis pas du métier. Nadia est un personnage formidable, Natasha Lyonne est parfaite et finalement tout ce que je veux, c'est que ça me parle : mission accomplie.

mardi 29 janvier 2019

The Hunger (Les Prédateurs), de Tony Scott.

J'ai beau être une grande fan de David Bowie, je n'ai commencé à regarder les films dans lesquels il a joué que sur le tard. Disons que jusqu'ici, mon intérêt pour eux était limité, je suis sans nul doute plus mélomane que cinéphile. Avant de leur accorder toute mon attention, j'ai vu The Prestige de Christopher Nolan à sa sortie en 2006, film (super bien d'ailleurs) dans lequel Bowie joue le rôle de Nikola Tesla. Ce n'est toutefois pas lui qui avait motivé mon déplacement ce jour-là, je crois même me souvenir que j'ignorais sa présence. Il y a quelques temps, j'ai regardé le culte (à ce qu'on dit) Labyrinth, fantastique aventure heroic fantasy de 1986 avec Jennifer Connelly qui m'a terriblement consternée. C'est un film à voir quand on est enfant car si le genre nous gonfle dès le départ, le visionner après 30 ans est à nos risques et périls. En revanche, s'il y a bien un (très, très) long métrage que l'on regarde pour David Bowie, c'est bien The Man Who Fell To Earth, réalisé en 1977 par Nicolas Roeg. Le jour où j'y ai consacré mon temps, j'ai de nouveau compris que la science-fiction complètement barrée des années 1970 n'était pas du tout ma came. J'avais d'ailleurs trouvé Bowie assez mauvais acteur. Ce n'était pas inintéressant, mais c'était pénible. Si sa filmographie contient d'autres éléments que je regarderai éventuellement un jour, il y a un film que je cherchais à voir depuis des mois et qui est arrivé sur Netflix pour ma plus grande joie : The Hunger, réalisé en 1983 par Tony Scott, avec également Catherine Deneuve et Susan Sarandon. C'est un film qui réunit deux de mes passions : David Bowie et les vampires.


The Hunger (ou Les Prédateurs en version française) est une ode au genre. 1983 et ça se voit, le film débute avec Bela Lugosi's Dead de Bauhaus, ça permet de saisir ce qui va arriver ensuite : le glam, l'amour et la mort, la Sainte Trinité des vampires dignes de ce nom. Ici c'est Miriam (Catherine Deneuve) l'héroïne, une femme vampire sans âge avec une allure folle. C'est elle avec son charisme naturel qui dirige le quotidien, elle a transformé John (David Bowie) environ deux siècles auparavant pour en faire son amant éternel. Enfin presque. Il arrive toujours un moment où les amant.e.s de Miriam sont rattrapé.e.s par la vie. Et puis c'est plutôt cocasse, Miriam jette son dévolu sur Sarah (Susan Sarandon), une scientifique qui travaille sur le processus de vieillissement.

Au-delà de quelques plans ralentis que j'ai trouvé très vilains (j'imagine qu'il y a des modes à toutes les époques), ce film est d'une grande poésie et possède d'autres plans d'une infinie beauté, en plus d'une bande-son délicate : Bach, Schubert et Delibes. Catherine Deneuve est fabuleuse, vous l'aviez compris, je suis contente d'avoir vu une femme dans ce rôle puisque la plupart des vieux vampires torturés qui ont roulé leur bosse dans la pop culture sont des hommes. D'ailleurs, dans cette histoire-ci, c'est toujours l'homme qui est torturé, à savoir John, Miriam, elle, est plutôt égoïste et se remet assez facilement de ses malheurs.
Je pense qu'il n'était pas évident de conserver un gothisme fin, baroque, sensuel et qui ne soit pas poussiéreux dans un cadre comme les années 1980, on aurait pu vite avoir envie de rendre les choses plus punks (comme dans The Lost Boys par exemple, excellent film de vampire aussi dans un autre style). The Hunger a une esthétique froide et sophistiquée, c'est vraiment tout ce que je recherche dans ce genre-là. Pour ne rien gâcher, j'ai trouvé ce film clairement féministe. Un comble quand on connaît les propos de Catherine Deneuve ces derniers mois.

  
 
 

dimanche 27 janvier 2019

Serena Pemberton, authentique sociopathe (mais pas partout).

J'ai constaté il y a quelques jours que le film Serena de Susanne Bier avec Jennifer Lawrence et Bradley Cooper était disponible sur Netflix. Sorti initialement en 2014, je voulais le voir depuis longtemps. Je me suis toutefois souvenue que la bande dessinée éponyme se trouvait dans ma bibliothèque (je ne vis pas seule et ce n'est pas moi qui collectionne ce type d'ouvrage), aussi ai-je décidé de la lire avant de voir le film, sans savoir alors qu'elle avait été publiée après ce dernier. Cependant, la bande-dessinée comme le film sont adaptés du roman de Ron Rash tout en étant indépendant l'une de l'autre. Il faut suivre alors dans l'ordre : d'abord le roman (2008 aux États-Unis, 2011 en France), ensuite le film (2014), puis la bande dessinée (2018). J'ai donc tout fait à l'envers sans pour autant avoir lu le roman, j'ai cru comprendre que la bande-dessinée lui était très fidèle... contrairement au film.


Il y a deux écoles quant aux adaptations cinématographiques d'un bouquin. On demande souvent une fidélité parfaite alors qu'une réalisation libre (le degré de liberté étant-lui même libre) peut très bien faire le job à partir du moment où l'œuvre originale n'est pas dénaturée. Et puis ça peut surtout être très subjectif. C'est donc très subjectivement que je peux vous dire que le film Serena de Susanne Bier m'a navrée au plus haut point alors que la bande dessinée m'a plu. Il fallait pourtant se lever de bonne heure, je ne suis absolument pas sensible au neuvième art (je ne vais pas vous dire pourquoi car je risque de vexer du monde et, pour le coup, on se fiche bien de mon avis sur la question).

La quatrième de couverture de la bande dessinée :
Années 1930, Smoky Mountains.
Au lendemain de la Grande Dépression, George Pemberton et sa jeune épouse Serena voient grand : les forêts dont Pemberton a hérité feront leur richesse.
Ambitieux et acharnés, sans pitié pour les souffrances des misérables bûcherons engagés à l'abattage parfois au prix de leur vie, ils se heurtent bientôt à un projet d'aménagement de parc national.
Pemberton décide de soudoyer banquiers et politiciens, tandis que Serena, qui parcourt sans relâche ses terres à cheval, un aigle perché sur le bras, fait valoir d'autres arguments : le fusil, le couteau, le poison - et un effrayant homme de main, dévoué à sa cause...
Mes critiques concernent essentiellement le personnage de Serena. C'est l'héroïne, ou plutôt anti-héroïne, de l'histoire et elle n'est absolument pas incarnée de la même façon entre le scénario et le dessin d'Anne-Caroline Pandolfo et de Terkel Risbjerg, et le rôle joué par Jennifer Lawrence. J'ai lu la bande dessinée avant de voir le film, pour moi Serena était donc une femme charismatique d'une grande froideur, et surtout une sociopathe. Son mari George a beau être l'héritier du domaine, il est effacé, complètement dévoué à Serena et possède un tant soit peu d'empathie. La bande dessinée commence par l'arrivée de Serena et George sur leur domaine peu après leur mariage ; le film nous propose un passé pour Serena que j'ai vécu comme une excuse à son comportement à suivre (qu'en est-il dans le roman ?). Dans une histoire, je préfère ne pas avoir d'explication, quitte à m'en imaginer une, plutôt qu'en créer une à l'aide d'une paire de gros sabots en téflon. C'est le problème récurrent de la Serena de Susanne Bier, elle a été transformée en pauvre chaton molesté alors qu'elle devrait être une authentique figure du mal, comme l'indique Frédérique Spill, maître de conférence en littérature américaine à l'université de Picardie Jules Verne d'Amiens, dans l'à propos de la bande dessinée. On a aussi donné beaucoup trop d'importance à Bradley Cooper et le visage de Jennifer Lawrence est devenu un véritable baromètre à émotions alors qu'elle ne décoche jamais un sourire, jamais une hésitation dans la bande dessinée.

Susanne Bier est également la réalisatrice de Bird Box, une création originale Netflix avec Sandra Bullock, que j'ai trouvé aussi subtil qu'une blague de Tex. Du coup ça ne me donne absolument pas envie de savoir ce qu'elle a fait d'autre. Moralité, si vous voulez voir Serena tuer un ours, lisez plutôt la bande dessinée parce que ce passage a été totalement oublié dans le film (quel dommage).


jeudi 17 janvier 2019

Pourquoi éduquer vos enfants de façon féministe est important.

Hier, lors de mon petit tour quasi quotidien sur la plateforme Hellocoton (mi-portail, mi-réseau social, une partie de la blogosphère majoritairement féminine y est recensée et des blogs sont mis en avant chaque jour selon des catégories) j'ai été très surprise de constater qu'un certain billet de blog a été placé à la une dans la catégorie famille. Volontairement racoleur ou non, le titre est : "Ma crainte de l'impact des dérives du féminisme sur l'éducation de mon fils." J'ai lu la suite et j'en ai tiré plusieurs conclusions.

Il s'agit ici d'un blog essentiellement porté sur la maternité sur lequel l'autrice, trentenaire et mère d'un petit garçon de presque 2 ans, évoque ses méthodes d'éducation.

Commençons par analyser le titre parce qu'il y a énormément de choses à dire. L'autrice insinue que le féminisme connaît des dérives. Or, quelles sont-elles ? On peut très vite s'apercevoir que ces fameuses "dérives" sont véhiculées par des anti-féministes, des masculinistes, l'extrême-droite, les traditionalistes, etc. Ces gens entendent par là qu'une femme qui cherche à s'émanciper du patriarcat s'égare. On croit, à tort, que les droits sont largement acquis parce que nous vivons en France et qu'en Occident, il n'y a plus aucun problème. Les féministes se battent depuis des siècles (que dis-je, des millénaires) pour être considérées comme les égales des hommes, des choses essentielles ont effectivement été acquises mais le combat est loin d'être terminé. Nous avons peut-être le droit de vote mais je vous rappelle que nous sommes toujours payées 24 % de moins que les hommes (je ne vais pas vous faire un topo complet sur le monde du travail parce que j'essaie d'être concise, mais sachez que c'est un vrai sujet) et que beaucoup trop de gens croient encore que si une femme a été violée, c'est forcément à cause de la tenue qu'elle portait. Nous ne pouvons pas comparer notre société à celle d'un autre pays (les Émirats Arabes Unis par exemple, puisque c'est celui qui tombe le plus souvent) parce que les modes de vie divergent (culture, politique, etc.). Il faut donc cesser.

L'autrice a peur. A priori, elle craint que les exemples de mon paragraphe précédent influent sur l'éducation de son fils. Il doit y avoir une croyance populaire dans l'air, les gens imaginent qu'une éducation féministe obligerait les garçons à porter des jupes et à jouer à la poupée. Les plus bas du front ont peur qu'ils deviennent homosexuels (quand le sexisme s'allie à l'homophobie). Déjà, il est très réducteur de penser qu'une jupe et une poupée sont des attributs nécessairement et forcément féminins. L'idée d'une éducation féministe est, si on cible vos fils, de les élever de façon à respecter les filles et à ne pas adhérer aux injonctions à la virilité. Ne pas être supérieurs aux filles du simple fait qu'ils sont des garçons. Des exemples concrets : le consentement (quand une fille dit non, c'est non), laisser ses enfants jouer avec ce qu'ils veulent (poupées ou camions, qu'est-ce que ça peut bien faire ?), leur montrer que les tâches ménagères doivent être partagées entre les femmes et les hommes, qu'il n'est pas avilissant pour un homme de passer l'aspirateur, ne pas diviser le monde en rose et bleu, etc.

Ensuite, l'autrice écrit des paradoxes. Son fils a récemment reçu en cadeau une petite cuisine et elle trouve ça très bien (moi aussi). Il faut savoir que celles et ceux cité.e.s plus haut qui parlent de "dérives" sont les premier.e.s à s'insurger de ce type de jouet pour un garçon. Je tiens à rassurer notre blogueuse, elle a l'esprit suffisamment ouvert pour ne pas considérer les "dérives" (je lui suggère donc de modifier son titre). De plus, elle écrit être pour l'égalité des sexes. Alors tout va bien ? Pas tant que ça...

L'autrice s'émeut du mot en lui-même, féminisme, à cause de sa racine qui vient du mot femme. Et bien oui, mais c'est un mouvement (au sens large) qui désigne les femmes, soyons cohérent.e.s ! Il est probable que le mot en lui-même, au départ un néologisme, nous vienne du philosophe Charles Fourier (1772-1837). Il aurait été mis en circulation au début du XIXe siècle, la date exacte est incertaine (sans doute est-ce 1837) (source). Toujours est-il qu'il est question ici de se battre pour nos droits au lieu d'être considérées comme des plantes vertes. Les plus frileux.ses préfèrent parler d'égalité alors que c'est exactement la même chose, il faut arrêter d'avoir peur d'un mot. Les mots existent pour désigner les choses, il va falloir vous y faire.

Oui, les différences physiques entre une femme et un homme existent (mais comparez Gwendoline Christie et Danny DeVito, vous verrez qu'on peut jouer à ce petit jeu très longtemps). Toutefois, il faut cesser de traiter les femmes comme des incapables. Elles peuvent aussi porter des charges lourdes et ouvrir un bocal de cornichons. Elles peuvent exercer un métier qu'on estime être un métier d'homme (alors que les métiers d'homme n'existent pas). Quant aux hommes, ils ne vont pas soudainement perdre leur paire de testicules (apparemment c'est ici que se situe la masculinité, la vraie) s'ils s'occupent de leurs enfants ou de celles et ceux des autres, ou encore s'ils exercent le métier de secrétaire. S'ils évoquent une fragilité quant à ces activités, c'est que ce sont des connards adeptes d'un masculinisme crasse qui croit aux "dérives" du féminisme. Je vous renvoie donc vers mon premier paragraphe.
Quant au sexisme envers les hommes, ça n'existe pas. Je comprends bien que vous vouliez que si, mais non. Pour une raison très simple : nous vivons dans une société patriarcale, elle est régie par et pour les hommes. Les femmes n'y sont pas valorisées puisqu'on les tue, viole, harcèle, agresse, contrôle, méprise, objectifie, paye moins, etc. Des exemples avec des chiffres : 96 % des violeurs sont des hommes, 91% des victimes de viol sont des femmes (source). A ne pas confondre avec les injonctions à la virilité. Je rappelle que contrairement au féminisme, le machisme tue chaque jour.

Revenons à notre blogueuse. Elle dit avoir peur que son fils se sente fautif de ce manque d'égalité entre les sexes. Je comprends, la plupart du temps on veut protéger ses enfants, c'est humain. Pourtant, l'éducation est primordiale. A elle seule, cette phrase suffit à contredire le titre du billet. Si on éduque son fils dans le respect des filles et des femmes, il ne se sentira pas concerné par la misogynie puisqu'il ne s'en servira jamais pour se faire une place dans la société.

C'est par l'éducation qu'on s'en sort. Les femmes n'en sont d'ailleurs pas exemptées puisque en plus de subir le patriarcat, elles peuvent avoir une misogynie intériorisée (je pense ici à notre blogueuse). Ça paraît incohérent mais souvenez-vous qu'on a vu des homosexuel.le.s aux côtés de La manif pour tous. Il faut juste cesser d'attribuer à la nature tout et n'importe quoi. Dame Nature n'a jamais demandé aux hommes de porter des très grosses boîtes pleines de cailloux en roulant des mécaniques (on pourrait d'ailleurs se pencher sur la thèse, soumise à la polémique, de l'anthropologue Priscille Touraille sous la direction de Françoise Héritier, sur le dimorphisme sexuel de taille, mais je ne suis pas spécialiste).

Je sais qu'il est très tentant de déballer ses opinions dès que possible, nous le faisons toutes et tous (je ne suis pas la dernière). Toutefois il est absolument nécessaire de se documenter. Oui, même si on écrit sur son blog. Ce matin, j'ai interpellé Hellocoton sur Twitter au sujet de la mise en une de l'article de cette blogueuse. J'ai trouvé ça fortement inopportun et des gens (que des mecs, vous pensez bien) ont débarqué dans mes mentions avec les mots-clés "liberté d'expression", "censure" et "#JeSuisCharlie". Hellocoton m'a répondu qu'il était normal de soumettre au débat des positions contraires, le site mettant aussi parfois en avant des billets à vocation féministe (plus ou moins militants selon les autrices). Voyez-vous, je ne suis pas d'accord avec ça et je trouve même que c'est dangereux. Je crois que la vie des femmes n'a pas a être soumise au débat, tout comme le droit à l'avortement ou encore le mariage entre homosexuel.le.s. De plus, il n'est pas question de censure, au fond l'autrice écrit bien ce qu'elle veut sur son blog, ici présent son texte ne contrevient à aucune loi, il n'est pas question de révoquer son droit à l'écriture. Les mots sont importants, je ne sais pas combien de fois il faudra le répéter avant que ça soit définitivement compris.

La statue Fearless Girl (Kristen Visbal, 2017) face au Taureau de Wall Street (Arturo Di Modica, 1989), bronze, New York.

vendredi 4 janvier 2019

Un gentleman à Moscou, d'Amor Towles.

En 2018, j'ai réussi à lire vingt livres et j'ai lu de tout : surtout des romans (allant de 150 à 700 pages), mais aussi un recueil de nouvelles, une pièce de théâtre, deux bandes dessinées, des mémoires, de la poésie, des lettres ou encore un beau livre (vous pouvez me retrouver sur Goodreads). C'est un nombre qui peut paraître dérisoire pour beaucoup mais auparavant, si je finissais un ou deux romans au cours de l'année, c'était un véritable exploit. Je lisais pourtant énormément quand j'étais plus jeune, je ne sais pas pourquoi j'ai fait cette longue pause. Je reprends désormais plaisir à la lecture, ce n'est pas un mal.

Je ne sais pas comment ça se passe chez vous mais moi, souvent, je me sens bête. Dans le cas qui va nous occuper ici, ce sentiment dure peu de temps puisque j'accepte volontiers de me remettre en question et de changer d'avis. Je m'exprime souvent un peu trop vite, c'est un problème, il faudrait que je réfléchisse davantage, mais mettons cela sur le compte d'une spontanéité innée. Voyez-vous, quand je commence un livre, j'ai la fâcheuse tendance à vouloir le finir même s'il m'ennuie dès les premières pages. Sa lecture peut donc parfois prendre un temps fou (allant jusqu'à plusieurs mois, déjà que je lis très lentement à la base). C'est un comportement assez curieux en ce qui me concerne puisque j'ai l'habitude de ne jamais terminer ce que je commence mais soit. Je ressens une forte culpabilité si je ne vais pas au bout d'un bouquin. Objectivement c'est plutôt con, notre temps est précieux, pourquoi le gâcher avec ce qui nous ennuie ? D'autant que j'ai connu des déconvenues avec, notamment, L'Éternel de Joann Sfar (450 pages d'enfer) et Dracula l'immortel de Dacre Stoker (500 pages terrifiantes) qui m'ont fait perdre des heures que jamais je ne récupèrerai. Cet automne, j'ai acheté en librairie un livre posé là parmi d'autres, il m'a pourtant sauté aux yeux à cause de sa magnifique couverture noire et dorée au style art déco. Le titre m'a plu, la quatrième de couverture aussi, je suis donc repartie avec.


Il faut dire que je suis plutôt faible : j'adore ce qui brille, les beaux objets et la Russie, il n'en fallait pas plus pour me convaincre. Sur la photo, la couverture est abimée et j'en suis navrée, j'aurais dû l'immortaliser (comme si un livre avait besoin d'un appareil photo pour être éternel...) avant de le triturer mais je ne pense jamais à faire ça (je dois sans doute être une blogueuse en carton). J'ai placé le livre devant une carte de la Russie qui, à priori, représente le territoire en 1907 et que j'ai trouvée en vide grenier. Ce n'est pas vraiment raccord avec l'histoire du livre puisque celle-ci se situe sous Lénine puis Staline (un indice sur la couverture toutefois) mais on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a, c'est d'ailleurs pour ça que j'ai ajouté ce mini globe en laiton acheté à Saint-Pétersbourg quand j'avais 16 ans.
Et donc ma bêtise sus évoquée réside dans l'erreur que j'ai faite en me plaignant des cent premières pages d'Un gentleman à Moscou d'Amor Towles sur Twitter. J'ai osé dire que c'était super chiant. J'ai honte. J'ai dû prendre peur, je ne me suis pas suffisamment laissée aller, j'ai peut-être eu du mal à entrer dans l'histoire, je ne sais pas ce qui s'est passé (j'ai dû oublier car ce roman est d'une rare perfection).
Au début des années 1920, le comte Alexandre Ilitch Rostov, aristocrate impénitent aux manières aussi désuètes qu'irrésistibles, est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le compte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin. Acceptant joyeusement son sort, le sémillant comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l'hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée - officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski -, des diplomates étrangers de passage - dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d'esprit, et de vodka -, une belle actrice inaccessible - ou presque -, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie soviétique. Mais, plus que tout autre, c'est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol.
Trois décennies durant, le comte vite retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les événements politiques de l'URSS.
Remise dans le contexte rapide : après la révolution de 1917, la famille impériale a été fusillée l'année suivante et il n'était pas hyper bien vu d'être aristocrate (un peu comme chez nous un siècle et demi auparavant, voyez). En lisant ce roman, j'avais un peu peur d'une prise de position impérialiste et anticommuniste (l'auteur, Amor Towles, est américain) mais en fait pas du tout. Il n'y a aucune prise de position pour quoi que ce soit, c'est juste une histoire excellemment bien racontée avec une solide documentation. L'hôtel Metropol existe réellement et on apprend bien des choses sur le fonctionnement de l'URSS (en place de décembre 1922 à décembre 1991). L'histoire est donc centrée sur le comte Alexandre Ilitch Rostov, depuis sa condamnation le 21 juin 1922 jusqu'en 1954, un an après la mort de Staline. C'est un personnage fabuleux parce qu'il accepte effectivement son sort sans discuter, il est condamné à l'âge de 32 ans et à perpétuité pour avoir écrit un poème antirévolutionnaire. La résidence surveillée dans un hôtel de luxe, quoique désormais dans une chambre de neuf mètres carrés et non plus dans sa suite, est évidemment moins difficile que de finir dans un camp de travail forcé. Il agit sans rébellion selon son ancienne classe sociale, c'est un homme élégant et aussi profondément gentil. Bien qu'il s'agisse d'un huis clos, on assiste à la transformation totale, sociale et politique, de la Russie. Pour ce faire, Amor Towles, formidablement traduit par Nathalie Cunnington, manie une plume extrêmement fine et gracieuse, avec de l'humour aussi, il écrit à la manière d'un dandy, ce qu'est le comte Rostov de toute façon. Je ne vous cache pas que ça m'a rappelé les manières d'Oscar Wilde et c'est loin d'être désagréable.

Du coup, faut-il lire Un gentleman à Moscou d'Amor Towles, resté 57 semaines dans la liste des best-sellers du New York Times ? Et bien oui. Ne faites pas comme moi, attendez d'avoir lu quelques pages avant de râler. J'ai adoré ce roman merveilleusement écrit et je suis d'autant plus contente qu'une adaptation télévisée est prévue par et avec Kenneth Branagh, le meilleur d'entre tous.