jeudi 13 décembre 2018

C'est la Sainte-Lucie, bitches.

Le 13 décembre, c'est le jour de la Sainte-Lucie. Si je me fiche royalement de l'origine chrétienne de nos saint.e.s ancêtres (en l'occurrence ici, sainte Lucie de Syracuse était, à priori, une martyre qui aurait péri sur un bûcher avec une épée dans la gorge après avoir été violée et s'être arraché les yeux, vraiment, quelle histoire délicieuse), j'aime l'idée que cette fête marque le début des festivités de Noël dans le nord de l'Europe (mais aussi en Italie et en Croatie), surtout en Suède, et c'est la lumière qui est célébrée. Le prénom Lucie vient du latin lux, qui veut dire lumière. C'est joli, vous ne trouvez pas ? C'est mon prénom.

Superbe et profonde photo d'illustration provenant d'une banque d'images. Son autrice s'appelle Kristine Weilert.
J'étais pressentie pour m'appeler Mathilde. Un veto a toutefois été prononcé dans la famille à cause de la chanson de Jacques Brel, il était insensé que je porte le prénom d'une chanson interprétée par un type pas spécialement apprécié. Si j'étais mystique, je dirais que ce jour-là, j'ai été maudite. Parce que je m'appelle Lucie et que je n'ai connu que dix ans de tranquillité musicale.
En CE1, l'institutrice a parlé de Lucy d'Éthiopie à toute la classe. Les regards se sont immédiatement tournés vers moi, les rires ont fusé, et ça a été le début de ma descente dans les enfers du harcèlement scolaire. C'est tout de même un comble que cette chère australopithèque ait été prénommée ainsi à cause d'une chanson. Lucy In The Sky With Diamonds des Beatles (Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, 1967) passait sur la BBC le jour où les archéologues époussetaient les os. Pour rappel, Lucy, ou Dinqnesh en éthiopien, n'était pas homo sapiens puisqu'elle était australopithèque (australopithecus afarensis), en gros c'était un singe entièrement velu qui marchait debout toutefois. Objectivement, c'est plutôt cool. Mais enfin moi, j'ai du mal à être objective. Lucy-Dinqnesh étant clairement un singe, mes camarades de classe ont donc commencé à m'appeler Lucie le singe, puis le singe tout court.

Comme les planètes étaient visiblement alignées dans les années 1990, Pascal Obispo a sorti sa chanson fameuse en 1996, puis ces trous de balle d'Alliage ont remis le couvert avec Lucy Don't Cry en 1997. Ces années-là, j'étais encore à l'école primaire, Alliage avait donc plus de succès dans la cour de récré que Pascal Obispo. Mes congénères ont passé beaucoup trop de leur temps libre à réécrire les paroles de la chanson du boys band et on chantait Lucie le singe en lieu et place de Lucy Don't Cry. Ah ça, je ne pleurais pas, aucun risque que je leur montre mes émotions à ces sales bâtards. Ces conneries ont duré beaucoup trop longtemps à mon goût mais, selon mon psy, c'est parce que j'étais une enfant déprimée que j'attirais les moqueries. Je vous expliquais dans ce billet que les enfants sont des animaux sauvages, une fois qu'ils sentent l'odeur du sang, c'est cuit.

Ce qui devait arrivé arriva, j'ai profondément détesté mon prénom. Au collège, j'ai brièvement demandé à mes copines de m'appeler Joy (parce que pourquoi pas) et puis à force (ça a pris du temps) d'avoir entendu çà et là que mon prénom était super joli et constatant finalement que seul.e.s les petit.e.s con.ne.s de l'école communale avaient décrété ma déshumanisation, j'ai appris à aimer mon prénom. Que dis-je, à l'adorer. C'est l'unique morceau d'égo que je possède, au point de m'être fait tatouer un symbole de la lumière sur la poitrine (ouais, carrément). Toutefois, comme je ne suis pas à une contradiction près, je me sens évidemment super terne et je m'habille essentiellement en noir. Vous savez, si le noir est noir, c'est parce qu'il absorbe toutes les couleurs de la lumière qu'il reçoit. Le blanc, lui, la diffuse. Vous pensez bien qu'on mon fort intérieur, je me dis que je ne mérite pas mon prénom même s'il est mon identité propre.

Alors bonne fête de la lumière à toutes les Lucie et à toutes celles parmi vous qui irradient (les autres également). Peut-être qu'un jour, moi aussi je serai radieuse.



P.S. : cessez de chanter dès qu'une Lucie se présente à vous, ce n'est pas subversif, ce n'est pas agréable, ça nous donne envie de vous arracher les cordes vocales à mains nues.

lundi 10 décembre 2018

Leto, de Kirill Serebrennikov.

Originaire de Léningrad (Saint-Pétersbourg), Viktor Tsoi était le chanteur du groupe Kino, emblème du rock soviétique des années 1980. En URSS, le gouvernement n'avait pas envie d'entendre parler de ce style de musique. Il a fallu attendre la Perestroïka (1985-1991) et la Glasnost (1986), correspondant à l'arrivée au pouvoir de Mikhail Gorbatchev, pour qu'on apprenne à se détendre sur le sujet. En attendant, les disques se refilaient sous le manteau. Viktor Tsoi et ses copains sont arrivés au bon moment et ont rencontré un succès mérité. Hélas, Tsoi n'aura pas le temps de beaucoup en profiter puisqu'il est mort en 1990 dans un accident de la route, il n'avait que 28 ans.

Viktor Tsoi. Un vrai beau mec, quel gâchis !
Mercredi dernier est sorti en salle Leto de Kirill Serebrennikov. Leto, ou Лето, veut dire "été", c'est aussi une chanson de Kino (le titre entier est Кончится лето, littéralement "l'été est fini"), sortie en 1990 sur l'album éponyme du groupe, le dernier, aussi appelé "l'album noir" pour des raisons évidentes. Ce film en noir et blanc est un biopic centré sur Viktor Tsoi, mais il évoque également Mike Naoumenko, leader du groupe Zoopark, actif en même temps que Kino. Au tout début des années 1980, Tsoi et Naoumenko se sont produits au Leningrad's Rock Club qui était un des rares lieux où ils pouvaient jouer leur musique sans être trop inquiétés. C'est à partir de là qu'ils se sont entraidés, avec leur bande de punks et de métalleux. Ils sont fans de Marc Bolan (leader de T-Rex mort en 1977), Lou Reed, David Bowie et découvrent tout juste Blondie. Leur quotidien n'a strictement rien à voir avec ce qu'on connaît en Occident. Il est mal vu d'écouter la musique de l'ennemi alors la vie de la jeunesse un tant soit peu rebelle est un combat. Serebrennikov a réussi à rendre complètement pop son film monochrome grâce à quelques incrustations de Super 8 mais surtout aux (trop rares) scènes musicales. La meilleure scène étant, selon moi, celle qui se passe dans le train sur fond de Psycho Killer des Talking Heads (voir la vidéo ci-après). Ce joli combo nostalgico-mélancolique rend l'URSS bien moins grise et montre une jeunesse pas aussi fataliste qu'on pourrait le croire. L'amour du rock est aussi une ode à la liberté.



 On pourrait continuer à en parler pendant des heures mais vu que le film est tout frais, je ne peux que vous conseiller de vous rendre au ciné sans plus tarder parce que je l'ai vraiment trouvé fantastique.

La scène dont je vous parlais plus haut, la voici. Je présente mes excuses aux non russophones (une raison de plus d'aller le voir, au moins vous aurez des sous-titres en français) : en gros, le type au chapeau reproche au copain punk de Tsoi qu'il ferait mieux d'entrer dans le rang. Sauf que ledit punk se fout un peu de sa gueule, alors l'homme appelle la sécurité. Le mec avec les lunettes est le narrateur omniscient du film, on l'aperçoit de temps en temps pour expliquer ce qui est en train de se passer et pour dire que telle ou telle scène n'a pas réellement existé (notamment à la fin de celle-là puisque Tsoi et ses potes n'ont pas vraiment chanté Psycho Killer dans un train. D'ailleurs, le biopic est basé sur les écrits de Natalia Naoumenko, l'épouse de Mike, qui apparaît également dans le film).

jeudi 6 décembre 2018

Bohemian Rhapsody, de Bryan Singer.

Je suis toute excitée parce que je sors tout juste du cinéma et, d'habitude, j'attends un peu avant de parler de quelque chose que j'ai vu ou entendu, histoire de tout bien assembler dans ma tête. Mais j'ai plein de trucs à faire demain alors je n'aurai probablement pas le temps d'écrire sur Bohemian fucking Rhapsody. Vous savez, j'ai peut-être l'air d'une snob comme ça (et j'en joue sans nul doute) mais je suis finalement très bon public. Je ne fais pas partie de ces gens qui râlent à propos d'un biopic sur Freddie Mercury alors qu'il n'est même pas encore sur les écrans, je ne spécule pas, j'attends avec joie. Je ne dis pas ça pour vous faire croire que je suis meilleure que les autres, ce n'est pas tellement ma façon de voir les choses, en revanche je crois que ce n'est pas un mal d'attendre de voir et d'entendre avant d'être formel.le sur un point précis.


Ce soir, c'était donc Bohemian Rhapsody dans ce cher cinéma de quartier que j'aime tant à 200 mètres de chez moi et qui organise des soirées spéciales à 4€ l'entrée, ça ne vaut pas le coup de rester à déprimer chez soi. J'attendais ce film depuis longtemps et je n'ai pas été déçue. Au cours de la soirée je réfléchissais, il y a tant d'artistes qui se révèlent à nous à un moment précis, on s'en souvient. Je me rappelle très bien de ma découverte de David Bowie. Ça a commencé doucement en entendant Velvet Goldmine, et puis ça s'est confirmé en regardant une interview de lui à la télé quand j'avais 15 ou 16 ans. J'ai eu l'impression de découvrir la dixième planète du système solaire. Avec Queen, c'est totalement différent. Je suis née avec. On a toujours écouté Queen à la maison et j'ai des bribes de souvenirs de la mort de Freddie Mercury alors que je n'avais que 5 ans. On écoutait principalement le Queen des années 80 et j'ai découvert la partie immergée de l'iceberg il y a une dizaine d'années en me mettant en couple avec un très grand connaisseur, les années 70 n'ont désormais plus aucun secret pour moi.

Je n'attends pas d'un biopic qu'il me révèle les choses avec exactitude. Je connais les dates, les chansons, les albums et les événements, pour ce faire j'ai regardé des documentaires, j'ai lu des articles et des livres, et, surtout, j'ai écouté les disques. C'est généralement ce qui arrive quand on s'intéresse de près à un.e artiste. Dans Bohemian Rhapsody, il y a diverses jongleries scénaristiques que je n'ai pas tellement comprises (je ne me considère pas vraiment comme une cinéphile, je n'y connais donc rien), ces inexactitudes concernent surtout les dates. Par exemple, We Will Rock You a en fait été composée en 1977 et le groupe a décidé de signer chaque morceau de ses quatre noms à partir de 1989 (et non pas en 1985 comme évoqué dans le film). Je ne sais pas non plus pourquoi Jim Hutton, le dernier compagnon de Freddie Mercury, est soudainement devenu un serveur alors qu'il était coiffeur. Il est aussi faux de dire de façon plus ou moins explicite que Queen s'est séparé à un moment donné, ça n'est jamais arrivé, même si Freddie Mercury a sorti des albums solo. Enfin, en ce qui concerne sa séropositivité, bien entendu que le film en parle, c'est d'ailleurs terriblement bouleversant. Dans les faits, Freddie Mercury n'a annoncé publiquement sa maladie qu'à la veille de sa mort. Remettons les choses dans leur contexte : dans les années 80, le SIDA explose. On ne sait pas vraiment ce qui se passe, c'est un déferlement. De plus, la dépénalisation de l'homosexualité au Royaume-Uni ne date que de 1967 (Freddie Mercury avait 21 ans) et elle n'était que partielle en plus de n'être appliquée qu'en Angleterre et au Pays de Galles (il faut attendre 1980 (!) en Écosse et 1982 (!!) en Irlande du Nord).


Les snobs diront que ces loopings sont scandaleux mais, très franchement, je ne suis pas sûre que ce soit si grave. Brian May et Roger Taylor (respectivement les guitariste et batteur de Queen), qui ont co-produit le film, ont souhaité que Freddie Mercury soit montré sous son meilleur jour et ce biopic n'est pas édulcoré pour autant. Le travail de Rami Malek pour lui ressembler est fabuleux, et si j'ai eu du mal à m'habituer à sa prothèse dentaire, j'ai été marquée par l'imitation de sa gestuelle. Toutefois, la palme du sosie parfait revient à l'acteur Gwilym Lee qui interprète Brian May. Il y avait déjà une prédisposition physique mais le moindre geste jusqu'à l'intonation de la voix m'ont bluffée. J'ai également été plus que ravie de voir Mike Myers jouer le rôle de Ray Foster, le patron du label, et j'ai bondi de mon siège quand il a dit ça : "We need a song teenagers can bang their heads to in a car. Bohemian Rhapsody is not that song.", j'étais littéralement extatique (et si tu ne vois pas de quoi on parle ici, révise tes classiques des années 90). C'est pour des petits moments comme ça que j'aime être en vie (oui, carrément).

J'aurais sans doute aimé que le film s'attarde davantage sur les années 70 parce qu'il y a tellement à dire ! L'enregistrement de Bohemian Rhapsody (la chanson) aurait mérité d'être plus étoffé tant il est incroyable d'un point de vue technique. Mais, encore une fois, ce n'est pas grave ! Le film n'est pas kitsch, il est intéressant, drôle et vraiment très émouvant, ça a été très compliqué de ne pas pleurer fort et vrai, je n'aurais certainement pas fait autant d'effort pour garder ma dignité si j'avais été seule chez moi. Alors oui, bien sûr que ce biopic est bien. Je rappelle à toutes fins utiles qu'il ne s'agit que d'un film et qu'il a pour vocation d'être populaire, si vous recherchez des informations de niche, tournez-vous vers d'autres biais.

mardi 4 décembre 2018

Mary Shelley, d'Haifaa Al Mansour.

Il y a ce film que je voulais voir depuis un petit moment, c'est le biopic d'Haifaa Al Mansour sur Mary Shelley. C'est une femme que j'ai toujours trouvé fascinante, d'autant plus après avoir lu Frankenstein ou le Prométhée moderne il y a quelques années. On la connaît sous son nom d'épouse puisqu'elle s'est mariée (tardivement) avec le poète Percy Byssche Shelley mais elle est née Mary Wollstonecraft Godwin, fille de l'écrivain William Godwin et de la philosophe féministe Mary Wollstonecraft. Le terrain était un peu préparé, même si on se situe au début du XIXe siècle.


Mary et Percy Shelley étaient des contemporains de Lord Byron, grand poète romantique et père d'Ada Lovelace, pionnière de l'informatique, et de John Polidori, à qui on doit la nouvelle Le Vampire, classique du genre (il est aussi accessoirement l'oncle de l'artiste préraphaélite Dante Gabriel Rossetti). Tout ce petit monde ensemble à Genève pendant quelques mois, c'est à ce moment que Mary Shelley a imaginé Frankenstein. Chez Lord Byron, on retrouve d'ailleurs Le Cauchemar de Füssli au dessus de la cheminée. Coïncidence ? Je ne crois pas. Outre son imagination débordante et les histoires de fantômes dont elle était friande, elle a notamment été inspirée par le galvanisme (quand un muscle est contracté grâce à un courant électrique), notion étudiée à partir des années 1780. Peut-on ramener un cadavre à la vie si on lui injecte suffisamment d'électricité dans le corps ? Ah.

Frankenstein ou le Prométhée moderne (dans la mythologie grecque, Prométhée est celui dont le foie était continuellement dévoré par un l'Aigle du Caucase, condamné à ce châtiment par Zeus car il a donné le feu sacré du mont Olympe aux humains) est un chef-d'œuvre de la littérature gothique, mouvement principalement anglais qui a commencé au milieu du XVIIIe siècle (je ne prends pas de risque à donner une année) et qui a duré tout le siècle suivant. La clé de la réussite d'un bon roman gothique : de la noirceur, un vieux château mystérieux, des personnages mystiques, un cimetière, etc., bref, les ténèbres absolues. J'adore ça, c'est mon genre préféré depuis l'adolescence.

J'avais un peu peur que le biopic sur Mary Shelley se concentre davantage sur sa relation avec Percy que sur l'écriture de son roman et c'est ce qui s'est passé. Toutefois, ça ne m'a finalement pas déçue. Je ne suis pas une spécialiste de cette grande autrice, mais il est important de savoir comment le couple fonctionnait pour comprendre ce qui gravitait autour. Percy Shelley était déjà marié et père de deux enfants quand il a rencontré Mary (il avait 21 ans, elle 16). Le film nous le montre comme un type gentil et grand romantique, mais il était sans doute plus amoureux de la notion d'amour que des femmes en général. Bien que Mary était pleine d'idées radicales sur le plan politique (grâce à ses parents), elle était à priori plus exclusive que Percy, amenant leur relation à devenir électrique (humour). Tous les deux ont répondu aux sirènes du mariage une fois que la première épouse de Percy, Harriet, s'est suicidée. Plusieurs enfants étaient déjà né.e.s...
... et décédés. La mort, c'est ce qui a régi la vie de Mary Shelley. D'abord, sa mère est décédée dix jours après sa naissance. Sa sœur aînée, Fanny Imlay (première fille de sa mère), s'est suicidée à 21 ans. Puis elle a perdu ses trois premiers enfants en bas âge (seul un fils a survécu). Sa nièce, fruit illégitime de sa sœur cadette, Claire Clairmont, et de Lord Byron, est morte à 10 ans. Puis Percy Shelley s'est noyé à 29 ans, Mary s'est retrouvée veuve à 24 ans. Elle a écrit Frankenstein après avoir perdu sa mère et deux de ses enfants, et avec sa relation tumultueuse avec Percy, on peut donc facilement saisir d'où provient l'idée de la créature abandonnée. Le film nous montre une jeune femme plutôt résiliente, et j'ai trouvé intéressant de la voir écrire les pires horreurs (dans le contexte de l'époque, et le mot "horreurs" a ici un sens positif) en ayant autant la tête sur les épaules, quand Percy Shelley et Lord Byron sont si expansifs dans leurs émotions, dans l'excès pour tout, et écrivent les plus beaux vers. Après tout, si la littérature gothique est en plein épanouissement, il en va de même pour le romantisme.

Mary Wollstonecraft Godwin (Elle Fanning), Claire Clairmont (Bel Powley), Lord Byron (Tom Sturridge), John Polidori (Ben Hardy) et Percy Shelley (Douglas Booth). Image superbe.

Si le film est évidemment très romancé, il est percutant parce qu'il retrace subtilement ces deux années décisives de Mary Shelley, entre 16 et 18 ans, qui ont été marquées par sa rencontre avec Percy Shelley et l'écriture de Frankenstein. Ou comment parler d'amour et de passion sans faire passer cette (si jeune !) femme pour une imbécile, ça fait du bien.

jeudi 29 novembre 2018

J'ai mes règles.

J'ai mes règles. Je sais, c'est surprenant, mais j'ai mes règles. D'ailleurs, non seulement j'ai mes règles, mais en plus, aujourd'hui est le premier jour de mes règles. J'ai encore fait un calcul savant, dont le résultat est, du moins, plus approximatif que dans mon dernier billet. Je dois être à mon 240ème cycle, soit environ 960 jours cumulés pendant lesquels mon endomètre se désagrège, pendant lesquels mon sang coule entre mes cuisses. Et oui les gars, voici la vérité toute nue : je saigne.

J'ai eu mes premières règles en juillet 1997, l'été entre le CM2 et la sixième, je venais tout juste d'avoir 11 ans. Et je partais en vacances à La Rochelle tout de suite après. Ne pouvant pas me baigner pendant le séjour, ma mère a voulu m'apprendre à mettre un tampon et ça s'est mal passé. Enfin ça ne s'est pas passé du tout, le tampon n'est jamais rentré et je me souviens encore de la douleur. S'il vous plaît, ne faites pas ça chez vous (à 11 ans quand vous avec vos règles pour la première fois, s'entend).
L'arrivée de mes règles a stoppé ma croissance. La courbe divinatrice de mon carnet de santé annonçait un splendide mètre soixante-dix-sept à l'âge adulte, mes rêves d'enfant m'imaginaient mannequin. Je me suis arrêtée sept centimètres plus tôt. C'est loin d'être ridicule mais figurez-vous que je reste quand même la plus petite personne de ma famille. Je n'ai évidemment jamais été mannequin mais avoir été plus grande plus vite que mes camarades de classe m'a permis d'être une des meilleur.e.s en saut en hauteur. En revanche, ma taille ne m'a strictement servi à rien pendant les cours de natation en cinquième. Premièrement, il fallait déjà que j'apprenne à nager et, deuxièmement, mes règles débarquaient parfois. Un jour, je me suis rendu compte que je les avais alors que je me changeais dans les vestiaires. Je me vois encore réunir tout mon courage pour annoncer cette fâcheuse nouvelle à mon professeur qui avait facilement un demi siècle de plus que moi. J'étais gênée et profondément désolée. Je me suis plantée devant lui et je lui ai dit dans un seul souffle : "M'sieur j'peux pas faire piscine j'ai mes règles.". L'air interdit l'espace d'une seconde ou deux, il m'a répondu : "Ah." et je me suis assise sur le banc pendant le cours.

Même si j'ai eu la chance d'avoir été rapidement réglée de façon millimétrée, j'ai connu plusieurs fois l'arrivée surprise de mes règles pendant mes années au collège : n'avoir aucune protection dans mon sac à dos, devoir porter mon pull autour de la taille parce que j'avais tâché mon jean et, surtout, avoir honte. C'est fou quand on y pense. Avoir honte d'un phénomène physiologique qui arrive à quasiment la moitié de la population mondiale depuis des millénaires et qui va nous prendre 42 ans de notre vie en moyenne. Je n'écris pas ces lignes pour répéter ce qu'on se tue à dire depuis de nombreuses années, à savoir que c'est encore à cause du patriarcat qu'on en est là (je résume mais, franchement, ai-je tort ? Bien sûr que non). Je voulais juste vous dire que la civilisation ne va pas s'effondrer au moment où j'ai mes règles passera vos lèvres (j'adore l'humour). J'ai attendu d'avoir 30 ans pour ne plus avoir honte de mes règles : j'en ai fini de chercher tout un tas de métaphores pour n'en parler qu'en cas de besoin vital. J'ai mes règles, les gars, et treize fois par an, putain. Quand je travaillais encore au collège, une élève de cinquième est, un jour, venue me trouver sur la cour et m'a dit en rougissant et de la façon la plus discrète possible qu'il fallait que je lui ouvre sa salle de classe afin qu'elle puisse aller y chercher des trucs parce qu'elles avaient ses trucs de fille. J'ai d'abord été navrée qu'elle me parle de cette façon, puis je me suis souvenu qu'elle n'avait que 12 ans et qu'on lui avait certainement appris que les règles, c'est quelque chose de sale dont on ne parle pas, surtout pas devant les garçons. Je n'ai jamais cherché à la mettre dans l'embarras mais je lui ai expliqué mon point de vue sur le sujet : ne pas avoir honte d'un phénomène physiologique qui concerne quasiment la moitié de la population mondiale depuis des millénaires et qui va lui prendre 42 ans de sa vie en moyenne. Et aussi, qu'elle prononce les mots règles, serviette et tampon parce que merde, si des personnes doivent se sentir gênées, ce sont ses idiots de camarades, pas elle (mais ça, c'est vraiment histoire de dire, personne ne devrait être mal à l'aise avec ça, c'est ridicule). Tête en l'air, cette élève est revenue me voir plusieurs fois au fil de l'année scolaire pour que je lui ouvre sa salle de classe où se trouvaient ses affaires. Je vous garantis qu'au mois de juin, elle ne rougissait plus, employait le bon vocabulaire et ne chuchotait même plus.

Quand nous avons un utérus en état de marche, nous subissons nos règles. Certaines personnes plus difficilement que d'autres (parce que l'endométriose, par exemple). Moi, j'ai de la chance, j'ai mes règles depuis vingt-et-un ans et quatre mois et elles s'annoncent toujours poliment. Je ne suis jamais contente de les voir parce que, là encore, j'ai attendu d'avoir 30 ans pour apprendre à bien connaître le syndrome prémenstruel et ce qu'il provoquait chez moi. Notamment, et si ce n'est pas le cas chaque mois, ça arrive très souvent, il accentue mes symptômes dépressifs. Comme si j'avais besoin de ça.

Souvenez-vous, cette photo de Rupi Kaur avait été bannie d'Instagram.

J'ai mes règles. C'est un non événement. Et pourtant il faut en parler parce que ça a beau être normal, ce n'est pas encore totalement normalisé. Parlez-en sans gêne, sans honte, avec vos filles, vos nièces, vos élèves, les filles de vos potes. Faites-leur lire des livres cools, comme Le grand mystère des règles de Jack Parker, ou encore Ceci est mon sang d'Elise Thiébaut. Et puis allez lire Les Flux aussi. N'oubliez pas vos fils, vos neveux et les fils de vos potes. Ils sont gênés parce qu'ils ne comprennent strictement rien à la chose. C'est bon quoi, merde à la fin.