Comment je suis devenue féministe.

Je suis l’aînée de la fratrie et mes parents m’ont eue assez jeunes, ma mère allait avoir 25 ans et mon père en avait 27. Tous les deux étaient des rebelles, fuyant chacun une famille oppressante à problèmes divers. Ma mère a subi un géniteur aussi violent qu’absent et mon père était le fils unique d’un couple aux valeurs patriarcales d’un autre âge et déjà quarantenaire à sa naissance. Quatre ans après moi, mon frère est venu au monde.

J'ai toujours pensé avoir grandi dans une famille normale. Elle n'était pas très étendue mais tout se passait bien à priori. Et puis l'élément déclencheur. A 42 ans, ma mère a fait une dépression nerveuse. Schéma classique : arrêt maladie prolongé, elle pleurait beaucoup, prenait des anti-dépresseurs, a failli se défenestrer. Ça a été très difficile parce que ma mère était le pilier de la famille, sans elle et sa gestion au millimètre, tout se cassait la gueule. J'avais 17 ans et j'étais complètement perdue. Je savais pourquoi elle était tombée malade, son travail était horrible et elle se prenait son passé comme un boulet dans le ventre. A aucun moment je n'ai pensé à son couple, et pourtant c'était également un facteur.
Elle a fini par guérir. Ça a même été plutôt rapide, quelques mois tout au plus. Au bout de ce laps de temps, quand j'ai eu 18 ans, c'est moi qui ai fait une dépression. C'est également à ce moment là que je considère avoir vécu une renaissance. J'ai beaucoup changé, en positif comme en négatif, et j'ai surtout analysé ma vie et mon entourage petit à petit.

Après sa dépression, ma mère a passé les années suivantes à se renfermer sur elle-même. Elle était clairement aigrie voire parfois odieuse, n'aimait jamais rien, ne voulait jamais rien faire, je la trouvais très chiante et j'étais heureuse de partir loin d'ici à 20 ans pour démarrer ma vie d'étudiante. J'avais déjà constaté durant mon adolescence que ma mère faisait tout à la maison : toutes les corvées ménagères, la cuisine, l'aide aux devoirs, les comptes, etc. Je lui ai demandé plusieurs fois pourquoi mon père ne l'aidait jamais, elle me répondait qu'il en faisait bien assez comme ça. C'est-à-dire qu'il réparait nos voitures constamment en panne et s'afférait aux quelques travaux de la maison et dont on n'a toujours pas vu le bout en 2016 soit dit en passant. A cela, je n'avais plutôt pas intérêt de renchérir sinon ma mère s'énervait. Aujourd'hui, je crois que c'est parce qu'elle savait que je pointais quelque chose du doigt mais elle ne voulait pas l'admettre. Mon père avait beau être un rebelle pendant sa jeunesse, son éducation l'a très vite rattrapé. Si le repas n'était pas servi à midi tapante, il râlait. S'il n'était pas prêt pour 20h, il râlait. Chaque repas était accompagné de la télévision allumée sur le journal de TF1. Si mon frère et moi parlions pour raconter notre journée, notre père râlait parce qu'il n'entendait pas la télé. Chaque fois qu'il s'exprimait, c'était pour râler, raconter ses journées pourries à son travail nul, nous engueuler mon frère et moi ou brailler sur notre mère. Qui braillait plus fort. Et ça finissait en pugilat. Tous. Les. Jours.

Quand j'ai eu 14 ans, j'étais une adolescente normale. J'entends par là que j'ai demandé un scooter à mes parents. Je savais qu'ils allaient refuser car ils n'avaient pas les moyens mais j'espérais m'en faire offrir un à mon anniversaire ou à Noël avec la participation de la famille ou, du moins, récupérer une vieille mobylette quelconque à retaper. Je voulais juste être mobile parce qu'on vivait au milieu de nulle part. J'étais assez sûre de mon coup étant donné que mes deux parents sont d'anciens motards. Ma mère a dit non, elle trouvait ça trop dangereux parce qu'elle n'avait aucune confiance en les autres usagers de la route (une des dernières sorties à moto de mes parents s'est soldée par un accident grave). Mon père, lui, a dit non en invoquant le fait que je n'avais pas "le sens mécanique". Je ne me suis pas laissée démonter et je lui ai demandé de m'apprendre. Il n'a jamais voulu. Quand mon frère a eu 14 ans à son tour, il a également demandé un deux roues et l'a obtenu sans avoir besoin d'argumenter. Ceci est un exemple parmi beaucoup d'autres.

Ma mère a quitté mon père il y a 4 ans. Elle est partie de la maison avec ses vêtements et un buffet, j'ai constaté qu'elle avait aussi laissé son aigreur derrière elle. Mon père l'a très mal vécu, il n'a jamais été fichu de comprendre les raisons pourtant évoquées par ma mère. Le divorce a été extrêmement compliqué et vient seulement d'être finalisé. Ma mère a emménagé dans un T1 bis avec son travail précaire payé au SMIC et sa voiture de 30 ans qui perd de l'huile mais gagne de la rouille. Elle ne possède rien, si ce n'est peut-être un jour la maison de sa mère, actuellement dans un établissement de soins pour malades d'Alzheimer, qu'elle devra partager avec sa sœur et son frère. Mon père, lui, a conservé la maison familiale et possède aussi les deux maisons de ses parents décédés (l'une est en location permanente, l'autre est un gîte). Il n'est pas du tout dans le besoin mais rechigne à donner sa part de la maison familiale à ma mère. Et puis au-delà du fait de manipuler leurs amis en commun pour qu'ils haïssent ma mère, il a même essayé de faire en sorte qu'elle soit licenciée de son travail afin qu'elle renonce au divorce. Le chantage par l'argent, le nerf de la guerre, ce pouvoir que l'homme croit posséder en toute perfidie sous prétexte qu'une femme aurait besoin de lui. Ce que mon père n'admettra jamais, c'est que ma mère aurait préféré vivre sous un pont plutôt que de revenir vivre avec lui.

Un divorce ne touche pas que les parents, les enfants sont aussi concernés. J'en ai fait les frais. Quand ma mère est partie, j'ai téléphoné à mon père de temps en temps. Je n'ai pourtant jamais rien eu à lui dire étant donné qu'il ne s'est jamais intéressé à ce que je faisais et ne m'écoutait jamais parler, mais je pensais effectuer mon devoir de fille, j'ai été éduquée comme ça. Quand il a commencé à se plaindre de ma mère, j'ai espacé mes appels, estimant que je n'avais pas à subir ça. Au bout d'un mois sans prendre ni donner de nouvelles, je suis allée le voir directement. Ce jour-là, il a refusé de me dire bonjour et m'a ignorée de longues minutes. Il a fini par craquer et m'a engueulée comme lorsque j'avais 8 ans (sauf que j'en avais 26) en me reprochant de ne jamais l'appeler. J'ai tenté tant bien que mal de lui expliquer que je refusais de l'entendre geindre à propos de ma mère à chaque fois mais il a ponctué notre conversation en m'insultant de "sale petite pétasse". Je suis partie en furie et j'ai juré qu'il pouvait toujours se brosser pour avoir de mes nouvelles après ça. Sachant pertinemment que je ne pourrais jamais en placer une si je lui parlais à nouveau, je lui ai toutefois envoyé un mail peu après pour lui dire que j'attendais ses excuses. Les mois qui ont suivi, il a laissé de multiples messages sur mon répondeur pour m'expliquer qu'il avait eu raison de m'insulter et que je l'avais bien mérité. Connaissant mon père bien mieux qu'il ne me connait moi, cela veut tout simplement dire qu'il est le père, que je suis la fille et qu'en ce sens, il a toujours raison et moi toujours tort. Je dois rester à ma place de fille, me taire et obéir sagement. L'été dernier, jour de canicule et au bout de trois années à filtrer ses appels, il est venu chez moi sans s'annoncer. Ayant déménagé depuis notre dernière entrevue, je ne lui avais jamais communiqué mon adresse et je suis sur liste rouge, je cherche encore le(la) coupable de cette bavure. Il a donc sonné et j'ai ouvert sans regarder au préalable qui cela pouvait être, d'autant que j'attendais une possible venue de mon voisin. Quand je l'ai vu, mon premier réflexe a été de lui fermer la porte au nez mais il m'en a empêchée. Il est entré de force chez moi et a refusé de partir à ma demande. Il a exigé des explications sur notre situation conflictuelle sans jamais se remettre en question. Je lui ai demandé une quinzaine de fois de quitter les lieux, qu'il n'était pas le bienvenu. Il me répondait par des attaques sur mes choix de vie ainsi que des insultes diverses qui changeaient un peu du "sale petite pétasse". Ce jour-là, je me suis sentie plus bas que terre, rarement quelqu'un ne s'était adressé à moi avec aussi peu de respect. J'avais clairement l'impression d'être son paillasson. Pendant les 15 longues minutes où il refusait de s'en aller, j'ai dû téléphoner à mon copain, un collègue et la police pour qu'ils viennent tous me sortir de là. C'est mon copain qui est arrivé le premier dans une colère que je ne lui connaissais pas et il a mis mon père dehors de force. Puis les flics sont arrivés et ont fini par le faire déguerpir. Le soir-même je me rendais au commissariat pour déposer une main courante contre lui.

Je viens d'une famille où les femmes sont considérées comme des serpillères depuis plusieurs générations. Je suis issue de ces femmes qui se sont clairement rebellées et battues pour faire des études, ne pas être cantonnées à un unique rôle de mère, trouver leur place dans la société ou encore s'affranchir d'un mari violent. Je suis moi-même une fille qui a subi la violence patriarcale de plein fouet. Mon vécu et celui de mes aïeules ont façonné la personne que je suis aujourd'hui, c'est pour cela que je me revendique comme féministe et que je lutterai pour les droits des femmes.

10 commentaires:

  1. Ton témoignage est bouleversant. Merci de partager ça avec nous.

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    1. Merci à toi de prendre le temps de lire :)

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  2. Tu es forte !!! merci de cet écrit dur mais émouvant...

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  3. Ta famille n'est malheureusement pas un cas isolée. Très beau témoignage. J'aimerais que toutes celles qui disent "on est pas en arabie saoudite, on n'a pas besoin du féminisme" lise ton texte.

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    1. Et non, tout peut arriver chez n'importe qui ! Je viens d'une famille franco-polonaise mais blanche et d'apparence classique, la violence est partout !

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  4. Merci pour ton témoignage sincère et touchant et malheureusement tristement banal.

    Je pense qu'il faudrait déjà commencer par prendre le problème à la racine ne serait-ce qu'en arrêtant de véhiculer les clichés sexistes de l'homme et de la femme dans les livres pour enfants.

    Il est également important de rappeler que certaines femmes participent autant que les hommes et encore de nos jours à transmettre des idéaux sexistes.

    J'ai parfois entendu des femmes faire des commentaires du style "ma cuisine est mon terrain de jeu et je refuse que mon mari y mette les pieds"
    Ou encore : "Je n'imagine pas du tout mon mec passer la serpillère, c'est tout sauf sexy !"

    Je crois que nous avons encore du chemin à faire...

    En tout cas, merci encore d'avoir partagé avec nous cette partie de ta vie.

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