"You... make man ? No... woman !" ou les aventures de Frankenstein.

Je souhaitais développer une série d'articles ayant des sujets essentiellement culturels liés à un style plus ou moins "gothique". J'utilise les guillemets parce que le mot gothique est ici totalement vulgarisé, ce n'est vraiment pas ce que vous croyez. Je me suis creusé la tête pendant plusieurs jours afin de trouver le titre adéquat à cette série et plusieurs jeux de mots avec gothique me sont venus, je me suis alors dit que ce n'était pas possible, je suis déjà suffisamment prise pour une gothopouf (non mais c'est parce qu'on me l'a déjà dit) comme ça avec mon pseudo et ma bannière, nul besoin d'alimenter la caricature. Vous vous demandez peut-être encore si je suis une gothique dans la vraie vie. La réponse est oui, quand j'avais 14 ans et que je ne me séparais jamais de mon long, très long manteau noir acheté chez Jennyfer. Cependant entendons-nous bien, c'était dans ma tête que ça se passait, physiquement je n'avais pas les moyens de mes ambitions. Et pourtant le doute a souvent traversé les esprits croisés au cours de ma vie parce que je m'habille principalement en noir et que j'exècre les motifs bariolés qui brûlent mes rétines (quand vient l'été, je ne mets plus les pieds dans les magasins de vêtements et je milite pour la cessation d'activité de Desigual). Et puis comme j'écoute du rock'n'roll, que je suis déjà allée au HellFest plusieurs fois et que j'éprouve pas mal de malaise devant tout ce qui est girly, vous imaginez bien que les raccourcis sont de mise. Alors que c'est complètement con puisqu'il suffit de venir chez moi et constater ma déco pour s'apercevoir que ma vie n'est pas une grande chambre noire. Bon, OK, j'ai peut-être une tirelire en forme de crâne posée sur une bibliothèque... Trêve de plaisanterie, cette introduction est déjà beaucoup trop longue et j'ai finalement décidé que cette série d'articles n'aurait pas de titre, voilà.

Je vais peut-être vous énerver un tantinet avec cette première édition puisque je ne vais pas vous parler de quelque chose d'inédit. Celles et ceux qui me lisaient avant la remise à zéro du blog vont peut-être s'en souvenir, je vais de nouveau aborder le sujet de Frankenstein. Je ne vais cependant pas copier-coller mon précédent article (juste quelques passages rudement bien écrits (#bodypositive))) parce que j'ai un élément à ajouter au dossier.


Qui est Frankenstein ?

Il s'agit avant tout d'un personnage inventé par Mary Shelley (1797-1851) pour le roman épistolaire et gothique Frankenstein ou le Prométhée moderne. Victor Frankenstein est un jeune médecin suisse obsédé par l'idée de créer la vie après la mort. Dans la culture populaire, il est vu comme un savant fou alors que le personnage originel voit son obsession aller crescendo. Toutefois, le postulat de l'homme solitaire dans son atelier à concevoir ses expériences morbides par temps orageux est réaliste. Premièrement, se sentant incompris de tous il s'isole. Deuxièmement, il récupère des membres çà et là pour les attribuer à sa créature. Troisièmement, il n'y a que les éclairs qui peuvent insuffler l'énergie nécessaire au corps monstrueux pour prendre vie. De nombreuses adaptations cinématographiques ont vu le jour, la plus célèbre reste celle de James Whale en 1931 dont Boris Karloff, jouant la créature, a imprégné l'imaginaire collectif. J'ai personnellement une certaine affection pour l'adaptation de Kenneth Branagh de 1994 et j'ai récemment vu la dernière version en date de Paul McGuigan.

Je vous déconseille de lire le reste de l'article parce que chaque paragraphe contient des spoilers sur les œuvres en question.


Le Frankenstein de Mary Shelley

Mary Shelley (les liens sont les portraits de ces gens) était une romancière britannique née en 1797 et morte en 1851. Fille de la philosophe féministe Mary Wollstonecraft et de l'écrivain William Godwin, elle a écrit Frankenstein ou le Prométhée moderne en 1818 à seulement 21 ans. Elle fut la maîtresse puis l'épouse de Percy Byssche Shelley avec lequel elle a beaucoup voyagé et côtoyé les grands lettrés de l'époque comme Lord Byron par exemple. Mary Shelley et sa bande se sont un temps retrouvés en vacances au bord du lac Léman et c'est là qu'ils ont notamment passé une soirée à écrire des histoires de fantômes. C'est comme ça qu'elle a eu l'idée d'écrire Frankenstein. Le roman raconte comment Robert Walton, alors en expédition vers le pôle Nord, recueille sur son bateau Victor Frankenstein en perdition avec son traîneau. Celui-là lui explique qu'il est à la poursuite de la créature monstrueuse qu'il engendra quelques temps auparavant. Hormis les premières et dernières pages, le roman est écrit à la première personne du singulier car c'est Frankenstein qui raconte son histoire. Il est tout d'abord question de son enfance à Genève avec ses parents et ses deux frères plus jeunes, Ernest et William, ainsi qu'avec Elizabeth, enfant pauvre recueillie par la famille et, un peu plus tard, fiancée de Victor. Puis viennent ses études de médecine à Ingolstadt, son idée obsessionnelle de faire revenir un mort à la vie et les multiples expériences qui en découlent. Enfin la naissance de sa créature abhorrée, la fuite et la vie de celle-ci jusqu'à ce qu'elle retrouve finalement son "père" et lui impose la création d'un être semblable mais de sexe féminin, pour terminer en pugilat meurtrier lorsque Frankenstein refuse de se compromettre une seconde fois (oui parce qu'il regrette).
"Si je suis malfaisant, c'est parce que je suis misérable. Ne suis-je pas repoussé et haï par l'humanité entière ?" la créature à Victor, chapitre XVII.

Frankenstein incarné par James McAvoy

Quel film atroce que Victor Frankenstein (Docteur Frankenstein en français) de Paul McGuigan (2015) avec James McAvoy et Daniel Radcliffe. Encore 1h50 de ma vie que je ne récupérerai jamais. Je savais à quoi m'attendre mais je pensais qu'avec un tel casting - ajoutons Andrew Scott (Moriarty dans Sherlock de Moffatt et Gatiss), Jessica Brown Findlay (Sybil dans Downton Abbey et bientôt la Sean Bean au féminin, je dis ça, je dis rien) et Charles Dance (entre autres Tywin Lannister dans Game of Thrones) - il y aurait un minimum d'efforts de faits. On a surtout, comme prévu, un bon gros film hollywoodien bien bourrin. L'époque de l'intrigue est floue mais osef puisqu'on est quelque part au XVIIIe siècle, elle se passe à Londres parce que c'est plus pratique pour tout le monde, le personnage de Victor Frankenstein est tellement stéréotypé que j'ai frôlé la crise de rires à plusieurs reprises, d'autres personnages sont totalement inutiles, et puis tellement d'autres défauts... Une telle insulte à Mary Shelley, c'est presque de l'art. Je ne suis pas contre les adaptations libres sauf si c'est pour faire n'importe quoi comme ça.

Le film commence avec la rencontre entre Victor Frankenstein (James McAvoy) et un jeune bossu (Daniel Radcliffe) prisonnier d'un cirque qui utilise des freaks. Tous les deux assistent à l'accident de la trapéziste Lorelei (Jessica Brown Findlay, magnifique faire-valoir de ce long métrage, hélas) qu'ils sauvent tous les deux en urgence d'une mort certaine. Victor est étudiant en médecine et remarque que le bossu s'y connaît plutôt pas mal en anatomie. Le premier aide le second à fuir le cirque non sans mettre la zizanie et un homme meurt dans la bataille. La police, incarnée par Andrew Scott, est alors appelée et Victor et le bossu sont recherchés. Victor soigne la bosse du bossu qui se tient droit en deux coups de cuillère à pot (alors qu'il a passé 20 ans à la perpendiculaire, ce n'est pas logique mais hollywoodien) et décide de le nommer Igor (parce qu'il n'a jamais eu de nom). C'est là que re-voici le fameux mythe de l'assistant de Frankenstein, le fidèle Igor, qui n'existe pas dans le roman de Mary Shelley mais est apparu dans la première version cinématographique de 1931, Frankenstein de James Whale :


On entre alors dans une symbolique foireuse aux gros sabots disant qu'Igor est la création de Frankenstein. Je vous rassure, il est question d'un vrai monstre humanoïde à la fin du film, toute d'images de synthèse vêtue et au charisme d'huître pendant que Robert DeNiro faisait parfaitement le job dans le film de Kenneth Branagh. Quoiqu'à un moment donné j'ai eu peur, Frankenstein avait assemblé une sorte de singe bien haineux et j'ai cru que c'était la créature finale, j'étais à deux doigts d'éteindre la télé et d'aller me coucher. Il est aussi question d'une dimension biblique tout à fait légitime et incarnée par l'inspecteur Turpin (Andrew Scott) mais hélas pas suffisamment exploitée. Je dirais même qu'elle a surtout servi de prétexte à l'enquête policière.
Les personnages de Victor et d'Igor ont une psychologie tellement survolée que le premier n'était qu'un taré en train de courir partout à qui on a envie de coller un pain pour qu'il se détende tandis que le second m'a rappelé les sombres heures du Harry Potter en pleine crise d'adolescence. Honnêtement, c'est dommage parce qu'avec les moyens d'aujourd'hui, on aurait pu faire un film de 2h30 qui aurait eu de la gueule. A la place, on a l'impression de regarder les Sherlock Holmes de Guy Ritchie. Non, ce n'est pas un compliment (mais si vous aimez, foncez). En revanche, avouons-le, le film est esthétique.


Frankenstein vu par Kenneth Branagh

Avant que je ne regarde l'adaptation de et avec Kenneth Branagh datant de 1994, on m'a prévenue qu'elle était plutôt mauvaise. Je me suis quand même permis un doute sur le sujet étant donné que je suis une grande admiratrice du monsieur. La remarque négative qui revenait en majorité était que cette version est beaucoup trop théâtrale. Mais enfin ! Tant mieux ! Je l'ai globalement adoré !

Ici, Victor (Kenneth Branagh) n'a plus qu'un seul frère, le petit William, et maman Frankenstein meurt en le mettant au monde. Henry Clerval (Tom Dulce, le Mozart d'Amadeus), l'ami le plus proche de Victor, est plus ou moins mis au courant de ses expériences alors qu'il n'en est rien dans le livre de Shelley, il y est même décrit comme plutôt naïf et fleur bleue. De plus, il y est assassiné par la créature alors qu'il se trouve en Ecosse avec Victor afin que ce dernier puisse fabriquer secrètement la compagne hideuse. Cette partie est zappée dans le film et on ne sait pas vraiment ce qu'il advient de Clerval. D'ailleurs, Branagh ne s'est pas non plus attardé sur l'histoire de la famille dont la créature apprend beaucoup (c'est-à-dire à lire, parler et réfléchir). Je suppose qu'il aurait fallu ajouter au moins une heure de film et il en fait déjà deux. Il y a toutefois une évolution majeure entre le livre et le film qui m'a énormément plu et concerne Elizabeth (Helena Bonham Carter). Ce personnage manque cruellement de personnalité chez Mary Shelley tandis que Kenneth Branagh lui confère un caractère flamboyant (c'est mon côté féministe qui parle). J'ai cependant beaucoup moins aimé le fait que Victor essaie de la faire revenir à la vie après son assassinat par la créature (Robert DeNiro, incroyable) même si je comprends le parti pris. Dans le livre, Frankenstein ne peut se résoudre à créer la compagne de son premier monstre et jette les restes à la mer (en résulte alors la mort de Clerval).

Quand on connaît Kenneth Branagh, je peux vous assurer que ce film n'est pas aussi théâtralisé que ça. La performance de l'acteur est aussi exceptionnelle que subtile, la descente aux enfers de Victor est rudement bien amenée. Il passe habilement du jeune homme joyeux, amoureux et insouciant à la folie pure et dure, et c'est superbe. Ce film a su combler des manques éprouvés par le récit de Mary Shelley.



Mes conseils pour s'y mettre

Je ne vais pas être très originale mais si le mythe de Frankenstein vous intéresse, commencez par lire le roman de Mary Shelley. Tout simplement parce qu'il pose les bases et vous permet de dissocier l'authentique littéraire de l'invention hollywoodienne. Si vous voulez pousser le bouchon plus loin et que les romans gothiques vous intéressent ainsi que le contexte littéraire de l'époque, fiez-vous à cette liste. Et puis voyez le film de James Whale si vous êtes amateurs de classiques, celui de Kenneth Branagh si vous souhaitez un minimum de fidélité et enfin la version de Paul McGuigan pour vous marrer (ou alors si vous n'en avez rien à foutre et que vous voulez juste être divertis).

1 commentaire:

  1. Frankenstein fait partie de mes romans préférés, je l'ai d'abord lu pour étendre ma culture car je n'aimais pas l'image qu'en renvoyait les films : le côté métallique, la science froide et les expériences ; alors que le livre, avec son écriture poétique, ses descriptions des magnifiques paysages de Suisse (qui ont joué lors de notre décision à mon mari et moi de déménager à proximité de Genève ^^) est pour moi totalement différent. J'ai aussi pu voir beaucoup de commentaires de personnes qui prenaient étonnamment le parti de la créature, je veux bien qu'elle soit triste mais ce n'est pas une raison pour tuer des gens =)

    RépondreSupprimer