Le syndrome de l'imposteur.

J'ai passé les vingt premières années de ma vie à la périphérie du Mans, ville où je suis née. J'ai connu deux déménagements et trois maisons, de plus en plus près d'elle à chaque fois. Je me suis davantage rapprochée de son centre à mesure que j'avançais dans ma scolarité pour enfin obtenir mon baccalauréat en son cœur historique. Quand mes parents ne me déposaient pas au lycée en voiture, il fallait que je m'y rende par mes propres moyens et c'était tout un parcours. Un car avait au préalable sillonné une partie de la Sarthe avant de s'arrêter juste devant ma maison chaque matin à 7h10. Il arrivait au terminus, près de la gare du Mans, à 7h30. Je devais ensuite prendre le bus - à l'époque le tramway n'était pas encore en service et même pas encore en travaux - dans lequel se trouvaient également souvent ma prof de philo et celui d'italien qui arrivaient par le même train. C'était toujours rassurant de les voir parce que ça voulait dire que je n'étais pas en retard. Ainsi le bus traversait tout le centre-ville, s'arrêtait à La Croix-de-Pierre et je n'avais plus qu'à remonter la rue pour arriver au lycée. Ça, c'est quand je commençais les cours à 8h. Quand j'avais la chance de commencer plus tard mais que les horaires de mon car s'en tamponnaient pas mal, je me dispensais du bus et je traversais le centre-ville à pied. Toujours avec de la musique dans les oreilles. La lumière du matin, la ville qui s'éveille et le temps que j'avais devant moi, j'adorais ça. Parfois, je faisais un crochet par le Vieux Mans, puisque mon lycée se trouvait à sa lisière, et c'était un véritable bonheur d'observer sa beauté. Je connaissais ses artères et tout ce qui s'y trouvait par cœur. J'étais une spectatrice discrète, une simple observatrice, j'étais en terrain connu même si je ne me sentais pas vraiment chez moi pour autant. Déjà à l'époque j'étais une imposteur parce que j'habitais dans un village en périphérie.


A 20 ans, j'ai obtenu mon bac après avoir passé cinq années au lycée. J'ai ressenti le besoin de m'en aller et j'ai choisi Nantes. Je ne me souviens plus du tout du moment où j'ai pris cette décision et s'il y a eu un élément déclencheur, j'ai l'impression d'avoir occulté.
J'ai vécu une seule année à Nantes, dans une chambre de cité universitaire. J'allais à la fac et je déambulais dans les rues de la ville quand je n'avais pas cours. J'ai mené une vie d'étudiante plus ou moins insouciante, je ne me posais pas de question. Étais-je chez moi ?

Mes finances et ma propension à suivre des études ont vite posé problème, je n'avais plus les moyens de rester en cité universitaire. J'ai alors passé plusieurs mois sans fixation, entre la maison de mes parents à la périphérie du Mans, où il était cauchemardesque de rester, et l'appartement de mon mec à La Roche-sur-Yon, ville située à 1h de Nantes. Après une année d'université et presque une autre de galères, j'ai repris mes études à Nantes tout en habitant à La Roche. Je n'avais pas encore mon permis de conduire mais, après tout, les parisiens passent des heures dans le métro et le RER le matin, je n'allais pas être effrayée par 2h de train aller-retour chaque jour entre la Vendée et la Loire-Atlantique ! Quand j'avais du temps devant moi, je recommençais mon cirque dès que je descendais du train. Je faisais le trajet à pied entre la gare et la fac en suivant la ligne de tram. Passer devant le château, traverser Bouffay et longer les quais de l'Erdre, j'adorais ça et ça ne me prenait que 3/4h. Avec de la musique dans les oreilles, toujours. J'ai de nouveau raté mon année universitaire mais j'aimais ce que je faisais alors j'ai pris la décision de redoubler. J'ai ajouté un job à mon fardeau. Jusqu'alors je n'avais pas vraiment le temps de réfléchir à ma vie en Vendée, je ne lui connaissais qu'un morceau de plage où je me rendais plus jeune en vacances avec ma mère, et je n'avais pas l'intention de m'y établir pour la vie, tout n'était que temporaire. Mais j'ai trouvé un travail qui a changé ma conception des choses. Je vivais et travaillais à La Roche tout en étudiant à Nantes et j'ai perdu pied. J'ai fini par choisir le salaire régulier et j'ai lâchement abandonné les études. Je savais pourtant que ce boulot ne durerait pas mais je m'y suis investie parce que je m'y suis beaucoup plu. Je m'y sentais à ma place, c'est un sentiment rare.


Aujourd'hui, mon contrat est terminé depuis huit mois et je suis propriétaire d'une maison dans le centre-ville de La Roche après y avoir déménagé quatre fois en presque neuf ans. J'habite en Vendée depuis 2007 et je ne me vois pas vivre ailleurs parce que je me suis habituée à elle. Je connais plutôt bien La Roche, je m'y promène volontiers mais la vieille ville du Mans me manque. Ici, tout est neuf (la ville a été fondée en 1804) et on ne peut pas dire qu'elle soit très belle comparée à ce que j'ai pu voir auparavant. Je connais aussi la côte où j'ai mes plages préférées, j'ai quelques copains et beaucoup de connaissances disséminés dans le département mais je ne me sens pas vraiment chez moi. J'ai peur de rencontrer des gens lorsque je sors me promener. Je déteste l'impromptu, j'aime le calme et j'ai peur qu'on me dérange. J'aime l'environnement où je vis mais je ne m'y sens pas suffisamment à l'aise, je voudrais pouvoir conserver ma sauvagerie sans passer pour quelqu'un d'impoli.

J'ai l'impression que je serai toujours en marge. J'ai toujours conservé mon rôle d'observatrice avec ce malaise permanent, une sorte de syndrome de l'imposteur. Je ne sais pas vraiment où j'habite ni d'où je viens, je sais encore moins où je vais et je ne me sens à ma place nulle part. Je suis une casanière sur un siège éjectable qui a la bougeotte. Je n'ose pourtant pas aller dans certains endroits sans y être habituée, ce qui est paradoxal puisqu'il suffit de s'y rendre pour devenir habituée. Comme quand je n'avais pas ma place au fond du car scolaire lorsque j'étais au collège. Comme quand je me suis toujours vue comme le vilain petit canard de ma famille. Comme quand je sens qu'on peut m'envoyer bouler à tout moment parce que j'ai toujours conservé cette sensation de ne pas être assez cool pour faire / obtenir quelque chose, sociabiliser avec certaines personnes. Finalement, c'est en écrivant ces lignes que je me rend compte que, ces trente dernières années, tant de choses et d'événements n'ont fait que nourrir ma peur d'être rejetée, de ne pas être aimée, d'échouer. Et puis ça se vérifie souvent. Parfois c'est de ma faute, parfois non. Parfois - et rarement - ça marche, mais pour combien de temps ? Et le reste du temps, je suis en équilibre.


N. B. : j'ai pris ces trois photos à la plage de Sauveterre, près des Sables d'Olonne, en Vendée. La première et la dernière datent du mois de novembre 2015, la deuxième de mars 2016.

7 commentaires:

  1. Coucou, j'ai beaucoup aimé ton texte que je trouve très joli.
    Le titre de ton article et le texte qui s'ensuit m'a fait directement penser à quelque chose. Je te propose de te rendre sur ces quelques liens.. :)
    http://bit.ly/1sa11IB
    http://bit.ly/24JYk1t
    (j'ai raccourci les URL pour pas que ça apparaisse en clair directement).
    A bientôt xx

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    1. C'est drôle c'est immédiatement ce à quoi j'ai pensé en lisant le titre et l'article ^^

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  2. Je compatis à ta détresse pour avoir ressenti des choses semblables dans d'autres domaines. C'est franchement déprimant de se dire "pourquoi cette chose-là est-elle tellement plus simple pour les autres que pour moi?" quand ce n'est pas "pourquoi c'est si dur pour moi de vivre?".

    Je n'ai pas de "conseils"; si ce n'est un constat; tu sembles vraiment avoir une forme d'hypersensibilité qui est dure à vivre. Ça me fait penser encore une fois au "Je pense trop" de Chr. Petitcollin même si je ne suis pas trop d'accord avec ses solutions.

    Je comprends aussi ta réticence à parler à un professionnel. C'est bien, utile, libérateur mais ça peut aussi ne pas suffire dans une certaine mesure pour "désancrer" des habitudes de vie par exemple. Et si tu laissais ton corps parler pour toi? J'ai testé en ce moment la kinésio, c'est une approche basée sur la mémoire du corps et des traumatismes qu'il a pu vivre indépendamment ou non du conscient. En somme, ton corps répond à des questions du thérapeute qui guide la séance. C'est très bizarre, un peu comme une séance d'ostéo, où tu sens que quelque chose a bougé, mais que tu ne sais pas quoi précisément. Mais finalement, "ça bouge", sans que tu n'ai autre chose à faire qu'aller 1 fois par mois max voir le thérapeute. Je ne sais pas si ça t'intéressera; je sais que tu es ouverte à d'autres médecines que celles qui consistent à bouffer des antibios, alors voilà.

    Ta dernière photo est magnifique.

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    1. Merci pour ma photo :)

      Je connais bien la kinésio, j'ai tenté quand j'étais ado et c'était pas mal. Ma mère a en partie soigné sa dépression avec ça.

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  3. En mettant des mots sur sa différence, en la comprenant, on finit par savoir où est notre place =). J'ai beaucoup répété cette phrase :"je ne me sens pas à ma place" à une époque et ça a fini par passer à mesure que mes connaissances de moi-même s'élargissaient et que je comprenais du coup ce qui clochait ^^. Tes photos sont magnifiques =) En tout cas courage et je t'envoie plein de bonnes ondes =)

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  4. Je te comprends et je comprends ce texte. Je trouve que tu as de la force d'avoir déménagé autant, d'avoir la force d'avoir su prendre les décisions de bouger, c'est pas évident de faire des choix. Perso j'aurais dû mal à déménager, partir et perturber mes repères. Je trouve pas évident de vivre dans ce monde. Toutes ces émotions je trouve ça difficile à gérer, toutes ces pensées...Je vois une thérapeute mais des fois j'aimerais carrément me faire interner pour ne plus rien avoir à gérer, ni réfléchir et à me mettre sur off pendant un moment.
    Je te souhaite beaucoup de courage et de trouver ta place dans ta vie

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    1. Ah oui l'internement, j'y ai pensé aussi, moult fois même. Et puis bon. Courage à toi !

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