Mes petites sont devenues grandes.

Vous le savez, j'ai quitté mon travail d'assistante d'éducation depuis un peu plus d'un an désormais. J'avais l'habitude de côtoyer la jeunesse, j'entends par là les 15-19 ans, les grands, les majestueux, les fameux lycéens. Deux ans avant mon départ, j'avais en charge à l'internat toutes les filles de seconde que j'ai retrouvées en première l'année suivante. Si j'avais eu le choix, je serais évidemment restée un an de plus afin de les observer jusqu'au bac. Il faut être honnête, toutes les années où je suis restée à l'internat, je me suis davantage vue comme une grande sœur ou une monitrice de colonie de vacances qu'une surveillante terriblement crainte et fortement redoutée. Je regrette parfois que mon autorité n'ait pas été aussi développée que je l'aurais espéré, on m'a parfois manqué de respect mais je ne me suis jamais laissée dépasser. Aujourd'hui j'ai gardé contact avec beaucoup d'élèves, notamment via Facebook, ce qui est vraiment cool.

Quand elles sont arrivées en seconde, mes élèves avaient autant peur qu'elles étaient excitées de commencer une nouvelle aventure. Il ne faut pas croire, le passage du collège au lycée est une étape. Avec mes collègues, on disait toujours qu'un élève de seconde est toujours un collégien de septembre jusqu'aux vacances de Noël, puis il devient un réel lycéen à partir du mois de janvier. Il est question de personnalité, d'attitude et d'environnement, c'est un processus tout à fait normal. C'est d'autant plus criant quand ces élèves sont internes puisqu'ils baignent dedans et sont entre eux du dimanche soir (pour certains) au vendredi à 18h.

Une interne de 1ère très à l'aise au premier rang de la salle d'étude.

Dans ce job, j'ai adoré l'internat. Je me souviens pourtant avoir été plutôt démoralisée lors de mon entretien d'embauche : dormir deux nuits par semaine dans un petit lit dans un internat mal chauffé, je n'étais pas du tout enjouée. Mais ça m'a vite passé et j'ai même trouvé ça excellent. Le lit était non seulement trop petit mais aussi grinçant et trop dur, et puis l'internat était effectivement mal chauffé, les plombs sautaient régulièrement alors j'ai appris à comprendre une armoire électrique, mais ça s'est finalement très bien déroulé du début jusqu'à la fin. Ce que j'ai préféré, c'est mon rapport avec mes filles. Je ne me suis jamais forcée à adopter tel ou tel comportement, je suis toujours restée naturelle. Il faut qu'on me l'accorde : je n'étais pas du tout autoritaire, je n'étais pas vraiment laxiste non plus, j'étais juste. Du moins, j'ai appris à le devenir au fil du temps parce que, bien sûr, j'ai commencé par faire des erreurs.

A l'internat, nous devons toutes nous apprivoiser. Quand les mômes débarquent, elles peuvent avoir déjà connu l'internat au collège ou jamais de leur vie, elles doivent composer avec trois ou quatre camarades dans la même chambre, ainsi qu'avec deux surveillantes adultes (sur le papier du moins). Bien qu'on leur donne quelques libertés, à savoir, par exemple, demander à changer de chambre si l'ambiance est impossible et si une solution est trouvable (ce qui peut être compliqué quand l'internat est blindé et qu'on ne peut pas vraiment permuter les gens), ça peut être difficile à vivre. Il y a toujours des gamines qui ne supportent pas et qui s'en vont, c'est normal. Je défie n'importe qui de vivre avec 50 personnes sous le même toit (dans un internat peuplé en tout de 250 élèves) quand toutes les personnalités diffèrent. Encore pire quand il y a une petite cheffe de 25 ans (j'ai fait une moyenne d'âge) qui les somme de faire leurs devoirs, leur lit et ranger leur chambre toutes les cinq minutes ! Déjà qu'il y a les cours, aussi intéressants que rébarbatifs, pendant la journée, j'imagine très bien que le soir on aimerait avoir la paix dans son cocon.


J'ai donc quitté mon travail il y a un peu plus d'un an. Les dernières élèves que j'ai suivies sont étudiantes depuis septembre. Il y en a beaucoup à la fac, quelques unes en prépa, en BTS, parfois au conservatoire. Je les ai observées de loin se prendre la tête pendant leur année de terminale afin de choisir un endroit où aller à la prochaine rentrée. C'est que la pression est grande. En réalité, elle ne l'est pas tant que ça, c'est juste ce qu'on veut leur faire croire. Ça fonctionne aux petits oignons puisqu'il y a eu des ongles et des sangs de rongés. Elles se sont inquiétées, à la fois pour elles-mêmes et pour leur famille, qu'allaient-elles devenir ? Est-ce une voie de garage ? Quels sont les débouchés ? Devaient-elles suivre leurs rêves, ou alors leur conscience, ou bien encore la voix de la raison ? Voire celle des autres ? C'est un questionnement que nous avons tous connu ou presque, il nous quitte d'ailleurs difficilement. Toutefois, on apprend à l'apprivoiser avec l'expérience et les années qui passent. Nous sommes en octobre et je constate que certaines élèves ne se plaisent pas là où elles sont, elles auraient fait un mauvais choix. Vraiment ? Elles recommencent à se bouffer les doigts parce qu'elles pensent avoir fait une erreur. Mais est-ce vraiment une méprise que d'arriver en fac de droit ou de lettres et de s'apercevoir qu'on préférerait finalement passer des auditions de théâtre ou étudier le cinéma dans une école ? Certes, il y a peut-être eu une hésitation entre deux voies mais concrètement, aucune n'est mauvaise et il faut parfois se tromper pour mieux repartir. J'ai carrément vu le terme "échec scolaire" passer devant mes yeux alors que je ne suis pas certaine que cela existe vraiment, du moins il n'est pas applicable à la va-vite. Et ça ne fait pas si longtemps que je suis convaincue, rapport à mon expérience personnelle. Malgré mon jeune âge (si, si), j'ai l'outrecuidance de penser avoir acquis une forme de sagesse, celle-là même qui m'amène à écrire ces lignes. J'ai tellement envie de convaincre toutes mes filles que c'est ce qu'elles vivent actuellement qui va forger leur vie future, leur caractère et leur personnalité mais, en fait, ne faut-il pas attendre d'avoir vécu tout ça pour s'en rendre compte ? Bien sûr que si.

Malgré tout, j'ai envie de donner de forts coups de règle sur les doigts de tous ces parents, ces professeurs et ces personnels de l'éducation qui mettent une pression folle à ces adolescents, qui les obligent à prendre telle ou telle décision sans prendre en compte les envies des principaux concernés. En général, ce sont les mêmes qui assimilent le redoublement à un échec alors qu'il doit être synonyme de seconde chance. Ce sont eux qui obligent les gosses à faire une filière générale sous prétexte qu'elle est plus prestigieuse qu'une voie professionnelle (beaucoup de bullshit là-dedans aussi mais c'est un autre sujet). Ce sont les mêmes encore qui voient le bac comme le Graal alors que, bon, entre nous : lol. Quoiqu'il arrive, je suis persuadée qu'il faut laisser les élèves tracer leur propre route. On peut (on doit !) les guider, leur montrer comment tout ça fonctionne, les lâcher dans la nature serait criminel, mais on ne doit rien leur imposer, jamais. Ces enfants qui apprennent en même temps à devenir des adultes (c'est déjà beaucoup dans la vie d'une seule personne) doivent faire leurs propres choix avec leurs propres doutes et leurs propres erreurs, pas supporter le fardeau de ceux des autres.

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