Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?

Je vais vous raconter l'histoire de Catherine. En vrai, Catherine ne s'appelle pas du tout Catherine, c'est moi qui ai décidé de changer les prénoms des personnes qui nous occupent. D'ailleurs, dans cette histoire et dans la vraie vie, Catherine a une petite sœur qui s'appelle Anne-Marie mais pas vraiment Anne-Marie.

Je ne sais pas exactement en quelle année Catherine est venue au monde mais c'était aux alentours de la fin de la guerre. Je ne connais rien de sa mère mais je sais que son père était un homme bourru qui ne souriait jamais. Et je sais également que ces deux-là étaient plutôt stricts. Du moins, leur vision de l'éducation était ancrée dans son époque. Catherine est donc née dans cette ambiance et a vécu sa vie de fillette assez tranquillement jusqu'à l'arrivée de sa sœur Anne-Marie huit ou dix ans plus tard. Malgré leur écart d'âge (ou peut-être grâce à lui, je ne suis pas sûre que ce soit un facteur à prendre en compte), elles s'entendaient très bien. Elles jouaient beaucoup ensemble et quand Anne-Marie a davantage grandi, elle et Catherine ont inventé quelque chose de vraiment très cool. Elles ont créé une encyclopédie parce qu'elles étaient très au fait de la vie des monstres en tout genre. Chaque page était dédiée à un monstre en particulier : son nom, sa description et bien évidemment son illustration. Catherine et Anne-Marie n'ont jamais cherché à commercialiser ce livre et c'est bien dommage, il aurait été utile à bon nombre d'enfants qui s'inquiètent de ce qui peut se tramer sous leur lit.

Un jour, comme beaucoup d'entre nous, Catherine a eu 17 ans. Bien que le concept de l'adolescence soit très récent, Catherine en était une du genre classique. Elle aimait la musique, était particulièrement fan d'Elvis Presley et, quelques années plus tard, vouera un culte à Led Zeppelin. Je ne sais pas quand ça a commencé mais elle s'intéressait aussi beaucoup à la culture juive - elle et sa sœur ont des ascendants juifs, elle apprendra même l'hébreu et voyagera plusieurs fois en Israël. Et puis Catherine est tombée amoureuse. D'un homme et pas d'un garçon. Cette fois-ci l'écart d'âge (plutôt significatif, les on-dit parlent de 15 ans au moins) a posé un problème. Évidemment pas à Catherine ni à son amoureux, vous pensez bien. Ils se voyaient en cachette, parfois Catherine faisait le mur. Ses parents ont fini par le découvrir et sont parti à la rencontre de l'homme, ils lui ont interdit de revoir Catherine. Il a obéi et ce fut le début de la fin de vie de femme libre de Catherine.


Les années se sont écoulées et Catherine s'est mariée. Cet homme-là s'appelle Jean-Louis (mais en fait non, enfin vous avez saisi) et il a le même âge qu'elle. Il a six frères et sœurs et vient d'une famille bien catholique comme il faut. Comme ces gens-là ont l'air bien, Anne-Marie suit le mouvement et épouse un frère de Jean-Louis. On reste en famille.

Les années continuent de défiler et Catherine conserve l'esprit des années 1960 : les robes à fleurs, un maquillage chargé et les cheveux bombés. Elle écoute toujours la même musique et vit dans une maison restée dans son jus. Jean-Louis veut des enfants mais elle ne lui fera jamais ce plaisir. Il faut dire que la vie de Catherine s'est arrêtée cinquante ans plus tôt, ses repères stylistiques sont un refuge. L'aigreur, la frustration et le mépris de l'autre ont naturellement pris le dessus, petit à petit. Elle a domestiqué un animal qui est le symbole de ce qu'elle n'a jamais pu connaître : un cygne, qui vit près de l'étang de la propriété. L'a-t-elle seulement fait exprès ?
En théorie, Catherine n'est pourtant pas seule. Elle avait sa sœur et son neveu deux fois plus neveu que ses autres neveux et nièces. Anne-Marie a pris la même direction mais a réussi à changer d'aiguillage, "Tout ce que je voulais, c'était un enfant." dira-t-elle un jour à son fils unique. Ceci fait, elle a changé de vie et seul son fils en fait toujours partie. Pour Catherine, le rejet est un mécanisme de défense. La souffrance est encore vive et les idées rétrogrades toujours d'actualité, autant continuer à les appliquer. C'est ainsi qu'aucune personne non mariée et/ou divorcée n'aura le droit de cité en sa compagnie, quel que soit son rang dans la hiérarchie familiale. Quitte à vivre dans l'absurde, autant y aller à fond.


Cette histoire n'a pas de fin, elle se termine de façon abrupte. Catherine s'enfonce chaque jour un peu plus dans le souvenir d'une existence qu'elle n'a jamais eu l'occasion de vivre. Le peu de personnes qui gravitent autour d'elle sont toujours dans l'incompréhension. Quant à moi, je ne vous raconte cette histoire qu'avec les éléments récoltés depuis douze ans. Je n'ai jamais eu le droit de la rencontrer, je n'ai toujours pas épousé son neveu deux fois plus neveu que ses autres neveux et nièces.

2 commentaires:

  1. Un bien beau texte. Les deux soeurs fuient la même prison intérieure. Okay Anne-Marie est devenue mère mais, quant à leur problème, pas certain que ça fasse une grande différence. Elle a surtout eu la chance d'avoir une grande soeur. Catherine, elle, n'a pas pu bénéficier d'une telle force. Elle a du directement prendre en pleine poire et suivre la loi paternelle. Comme maman peut-être, déjà trop prisonnière pour la protéger. Rien de tel pour vivre amère, et ne pas supporter ceux qui ont pu faire ce qu'elle n'a pu faire. Elle n'est pas ingrate envers sa soeur et son neveu, elle a juste si peu d'estime pour elle-même. Triste histoire, où le relatif bonheur d'Anne-Marie a pu se faire à l'ombre du malheur de Catherine...

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    1. Je manque d'informations et de détails mais, pour le coup, je ne suis pas certaine que Catherine soit victime de son père, je crois que la sévérité de l'éducation vient plutôt de la mère. Toutefois le père n'a pas cherché à adoucir la sentence, il est aussi coupable.

      Je ressens beaucoup de pitié pour Catherine, tout comme sa soeur Anne-Marie d'ailleurs, qui a refait sa vie à l'étranger et s'est remariée avec quelqu'un qui la considère.

      Merci :)

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