dimanche 30 décembre 2018

Pour 2019, on va arrêter de jouer les équilibristes.

La tradition de fin d'année veut qu'on en fasse un bilan subjectif, ça fleurit partout et je dois dire que ça m'intéresse assez peu, à moins que je ne vous connaisse personnellement. J'ai pris l'habitude de ne plus regarder mon année dans le rétroviseur parce que je ne peux pas m'empêcher de ne retenir que le négatif, c'est mon petit côté pessimiste. Pour cette année qui vient de s'écouler, je crois que je suis censée trouver positif le fait que je me sois enfin prise en main mais je manque de recul. J'ai une psychothérapie de presque un an dans la vue et elle me fait autant de bien qu'elle me décalque. Je vois entre elle et moi une relation d'amour-haine, je ne sais pas si c'est normal. Je mets un point d'honneur à ne manquer aucun rendez-vous hebdomadaire, c'est ma priorité absolue, et pourtant je suis souvent sortie de là avec une humeur de chien oscillant entre la haine pure et simple de mon psychiatre et mon soulagement profond quant à nos conversations (alors dans ces cas-là, je le trouve super génial (ça ne doit pas être une profession facile)).

J'ai beau avoir la dépression tenace depuis de nombreuses années, des idées aussi négatives (souvent) que morbides (parfois) tout en ayant l'impression d'être la personne la plus blasée de cette planète, je commence peut-être à croire ce qu'on essaie de me dire depuis si longtemps : que je suis fortiche. Je prends sans doute conscience que j'ai la peau dure et que mon caractère de merde m'aide beaucoup, il faut dire que je ne supporte pas qu'on me prenne pour une imbécile et que, si ma colère notoire tend à se résoudre, j'ai une sainte horreur de l'injustice. Je veux bien faire preuve d'un tant soit peu de résilience mais je suis prête à accepter de ne jamais guérir si je peux apprendre à vivre avec la dépression. Nous sommes d'accord pour dire que c'est quelque chose qui vous change à jamais, ça ne sert à rien de se faire des illusions. De toute façon, je suis à priori née avec et si on prend en considération mon bagage génétique, j'ai l'impression d'être  la gardienne d'une tradition familiale (à la con) dont je suis la seule à saisir les tenants et aboutissants.

Et puis j'ai voulu ignorer une partie de ma personnalité qui avait l'air évidente pour d'autres. Tellement évidente que j'ai le sentiment que ces autres ont vécu avec sans s'en émouvoir et que j'ai la sensation de la découvrir à 32 ans. C'est une partie de moi-même qui aurait fait sa première apparition lorsque j'étais enfant et qui s'est transformée en spectre discret, jusqu'à ce qu'elle pointe le bout de son nez à des instants donnés. Ma passion pour la compréhension des choses m'a poussée à lire tout un tas de trucs pour mieux comprendre le monde et celles et ceux avec qui j'interagis. J'ai aussi eu droit à des réflexions, les premières sont entrées par une oreille en sortant par l'autre, certaines fois j'ai souri, et puis quand celles-ci ont fini par se mêler à mes lectures, ma lutte pour me connaître et ma prise de conscience, j'ai commencé à me poser des sérieuses questions. Ça n'a pas changé ma vie mais ça la dénoue. Elle aurait sans doute pu être différente mais ça ne m'énerve pas. C'est comme ça. Je dois juste m'en accommoder et faire attention à ma manière d'échanger avec les autres : je me suis beaucoup justifiée quand on m'a si souvent reproché de prendre les autres pour des abruti.e.s alors que je dois être honnête, je l'ai fait. Ce n'est pas une fierté et c'est bien sûr un sentiment biaisé. Évidemment, je l'ai fait sans le vouloir parce que j'ai un égo sous le niveau de la mer, je ne suis supérieure à personne. Je ressentais le besoin qu'on fonctionne comme moi, peut-être par paresse intellectuelle et manque de patience, peut-être est-ce un mécanisme de défense, allez savoir.

Alors pour 2019, je ne sais pas, apprendre à m'écouter et à me faire confiance serait sans doute un début.


mardi 18 décembre 2018

Les meilleurs albums de 2018.

Puisque l'heure est aux bilans et que je n'ai pas envie de m'éterniser sur cette année que j'ai trouvée bien nulle du début à la fin, j'ai décidé plutôt de vous dresser une liste chronologique, subjective et non exhaustive des très bons albums et EP qui sont sortis cette année. Je fais même mieux que ça, je vous dresse une liste d'artistes féminines. Je me suis dit qu'on parlait bien assez comme ça des mecs, il suffit, place au véritable sexe fort de cette planète. J'ai truffé ce billet de liens car je me suis restreinte à une seule vidéo par artiste, ça m'a un peu frustrée. N'hésitez pas à partager vos découvertes en commentaires !

Je souhaitais illustrer ce billet avec Sister Rosetta Tharpe, notre mère à toutes.

Radyo Siwèl de Mélissa Laveaux

On parle de Mélissa Laveaux partout et c'est normal. Son troisième album, Radyo Siwèl, est sorti en tout début d'année et mérite qu'on s'y attarde longuement parce que c'est un disque folk-blues d'une grande beauté. Entièrement chanté en créole, il célèbre la culture haïtienne et, notamment, les chants de résistance du début du XXe siècle quand Haïti était sous domination américaine. Née à Montréal de parents immigrés d'Haïti, Mélissa Laveaux s'inspire de femmes multiples : Martha Jean-Claude pour la musique créole, Joni Mitchell pour la folk ou encore Nina Simone et Billie Holiday pour le jazz. Écoutez-la, elle est magique.



Love In The Milky Way de Sarah Klang

Sarah Klang vient de Suède, de Göteborg plus précisément. Love In The Milky Way est son tout premier album et il s'inscrit volontairement dans une veine ultra folk et super tranquille, c'est même un peu country sur les bords. Elle se revendique comme étant "the saddest girl in Sweden" ("la fille la plus triste de Suède"), c'est clairement un concept. Super joli concept.



Dirty Computer de Janelle Monáe

Je me dois d'être honnête, j'écoute assez peu Janelle Monáe. Je ne suis pas réceptive à l'intégralité de son travail mais, grâce à ses sonorités funk, j'ai adoré l'album Electric Lady, sorti en 2013, sur lequel on trouve son fabuleux duo avec Erykah Badu. J'admire énormément cette femme pleine de ressources. PYNK est le deuxième single de Dirty Computer, sorti en avril, et le clip est formidable : une ode à tous les vagins du monde. Merci Janelle.



Temporary Things Taking Up Space (EP) de Dead Sara

Il est question ici de l'un de mes groupes actuels préférés. Il s'est formé il y a près de dix ans mais seuls deux albums sont sortis à ce jour : Dead Sara en 2012 et Pleasure To Meet You en 2015 (que j'ai écoute un nombre incalculable de fois). Pour ce nouvel EP, le quatuor californien s'est transformé en trio, il s'agit notamment d'Emily Armstrong au chant avec sa voix naturellement pétée (j'aime cette femme, je vous le dis) et de Siouxsie Medley à la guitare. Chaque disque est différent, Dead Sara est complètement hard rock et Pleasure To Meet You s'est un poil adouci. Temporary Things Taking Up Space est davantage dans la veine du cadet, tout aussi énergique et avec, surtout, un son très travaillé. Vraiment, je les adore.



Childqueen de Kadhja Bonet

Il était temps que cet album voit le jour (son EP, The Visitor, était sorti en 2016). Comme beaucoup, sans doute, j'ai entendu Kadhja Bonet pour la première fois avec Honeycomb et il s'est clairement passé quelque chose. Une voix comme une caresse qui teinte une soul sophistiquée aux accents sixties. Elle est multi-instrumentiste : flûtiste, violoniste, guitariste, percussionniste, cette femme est surdouée (elle vient d'une autre planète, elle le dit elle-même). Je ne saurais vraiment dire ce que sa musique provoque en moi, j'ai l'impression que si le paradis existait, c'est la musique de Kadhja Bonet qui nous bercerait pour l'éternité (écoutez sa reprise de Remember The Rain si jamais je n'ai pas été suffisamment convaincante).



Shame On You (EP) de Bang Bang Romeo

Bang Bang Romeo est un trio britannique mené par Anastasia Walker, une chanteuse de (seulement) 22 ans qui a beaucoup de coffre (et en fait usage sans nous accabler (oui, je peux être sensible)). Musicalement, ça ne révolutionne peut-être pas le genre, c'est un groupe qui revendique son appartenance au mouvement alternatif mais c'est de toute façon très anglais. Et moi, souvent, j'aime bien ce que font les Anglais. Leur album, A Heartbreaker's Guide To The Galaxy, sortira le 14 juin 2019 et est déjà disponible à la pré-commande. Un vinyle coloré est prévu, ça me fait de l'œil, j'adore ça. D'ici là honte à toi, en tout bien tout honneur.



Victoire du Prince Miiaou

Bien que je la connaisse depuis plusieurs années, Le Prince Miiaou est mon coup de cœur de cette fin d'année. Je l'ai vue en concert début décembre et on a pu l'interviewer juste avant, c'était passionnant. Victoire est un album électro-rock, le cinquième de cette artiste, auto-produit comme les quatre précédents (albums indies-rock). Ce disque est fascinant (en plus d'être un très bel objet si vous l'acheter en vinyle), je lui trouve quelque chose de brutal et percutant, tout le monde devrait l'écouter.



WAX de KT Tunstall

J'ai déjà fait un billet de blog détaillé sur cet album que j'attendais comme le Messie, aussi je ne peux que vous inviter à sa (re)lecture.



On The Ice de Lizzies

Lizzies est un groupe espagnol exclusivement féminin au son heavy metal, bien à l'ancienne. Je ne sais pas quoi vous dire de plus, c'est du hard rock clairement inspiré de ce qui se faisait de mieux entre les années 1970 et 1980, elles sont comme les filles des Runaways, le groupe de Joan Jett. C'est efficace, énervé et puissant, je veux les voir au HellFest.



Un air de fête de Corine

Je dois admettre que, venant de ma part, ceci sort de nulle part. Corine a d'abord sorti deux EP : Fille de ta région vol. 1 et vol.2, vous avez donc sans doute déjà vu passer Il fait chaud et son (vraiment super) chouette duo avec Juliette Armanet (que j'aime beaucoup), Épopée solaire. Alors ici, on est clairement sur quelque chose de kitsch, mais dans le bon sens du terme. Disons que, déjà, pour choisir de se faire appeler Corine (qui est plutôt le prénom de nos mamans), soit il faut être née comme ça (au risque de me répéter, c'est rare pour une femme de ma génération), soit il faut une bonne dose de dérision. Ici, Corine est un personnage, pas une parodie. C'est une ode pailletée à la variété clubbing-disco des années 1970, et même que ça groove. Corine me met de bonne humeur et, parfois, c'est tout ce que je demande.

jeudi 13 décembre 2018

C'est la Sainte-Lucie, bitches.

Le 13 décembre, c'est le jour de la Sainte-Lucie. Si je me fiche royalement de l'origine chrétienne de nos saint.e.s ancêtres (en l'occurrence ici, sainte Lucie de Syracuse était, à priori, une martyre qui aurait péri sur un bûcher avec une épée dans la gorge après avoir été violée et s'être arraché les yeux, vraiment, quelle histoire délicieuse), j'aime l'idée que cette fête marque le début des festivités de Noël dans le nord de l'Europe (mais aussi en Italie et en Croatie), surtout en Suède, et c'est la lumière qui est célébrée. Le prénom Lucie vient du latin lux, qui veut dire lumière. C'est joli, vous ne trouvez pas ? C'est mon prénom.

Superbe et profonde photo d'illustration provenant d'une banque d'images. Son autrice s'appelle Kristine Weilert.
J'étais pressentie pour m'appeler Mathilde. Un veto a toutefois été prononcé dans la famille à cause de la chanson de Jacques Brel, il était insensé que je porte le prénom d'une chanson interprétée par un type pas spécialement apprécié. Si j'étais mystique, je dirais que ce jour-là, j'ai été maudite. Parce que je m'appelle Lucie et que je n'ai connu que dix ans de tranquillité musicale.
En CE1, l'institutrice a parlé de Lucy d'Éthiopie à toute la classe. Les regards se sont immédiatement tournés vers moi, les rires ont fusé, et ça a été le début de ma descente dans les enfers du harcèlement scolaire. C'est tout de même un comble que cette chère australopithèque ait été prénommée ainsi à cause d'une chanson. Lucy In The Sky With Diamonds des Beatles (Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band, 1967) passait sur la BBC le jour où les archéologues époussetaient les os. Pour rappel, Lucy, ou Dinqnesh en éthiopien, n'était pas homo sapiens puisqu'elle était australopithèque (australopithecus afarensis), en gros c'était un singe entièrement velu qui marchait debout toutefois. Objectivement, c'est plutôt cool. Mais enfin moi, j'ai du mal à être objective. Lucy-Dinqnesh étant clairement un singe, mes camarades de classe ont donc commencé à m'appeler Lucie le singe, puis le singe tout court.

Comme les planètes étaient visiblement alignées dans les années 1990, Pascal Obispo a sorti sa chanson fameuse en 1996, puis ces trous de balle d'Alliage ont remis le couvert avec Lucy Don't Cry en 1997. Ces années-là, j'étais encore à l'école primaire, Alliage avait donc plus de succès dans la cour de récré que Pascal Obispo. Mes congénères ont passé beaucoup trop de leur temps libre à réécrire les paroles de la chanson du boys band et on chantait Lucie le singe en lieu et place de Lucy Don't Cry. Ah ça, je ne pleurais pas, aucun risque que je leur montre mes émotions à ces sales bâtards. Ces conneries ont duré beaucoup trop longtemps à mon goût mais, selon mon psy, c'est parce que j'étais une enfant déprimée que j'attirais les moqueries. Je vous expliquais dans ce billet que les enfants sont des animaux sauvages, une fois qu'ils sentent l'odeur du sang, c'est cuit.

Ce qui devait arrivé arriva, j'ai profondément détesté mon prénom. Au collège, j'ai brièvement demandé à mes copines de m'appeler Joy (parce que pourquoi pas) et puis à force (ça a pris du temps) d'avoir entendu çà et là que mon prénom était super joli et constatant finalement que seul.e.s les petit.e.s con.ne.s de l'école communale avaient décrété ma déshumanisation, j'ai appris à aimer mon prénom. Que dis-je, à l'adorer. C'est l'unique morceau d'égo que je possède, au point de m'être fait tatouer un symbole de la lumière sur la poitrine (ouais, carrément). Toutefois, comme je ne suis pas à une contradiction près, je me sens évidemment super terne et je m'habille essentiellement en noir. Vous savez, si le noir est noir, c'est parce qu'il absorbe toutes les couleurs de la lumière qu'il reçoit. Le blanc, lui, la diffuse. Vous pensez bien qu'on mon fort intérieur, je me dis que je ne mérite pas mon prénom même s'il est mon identité propre.

Alors bonne fête de la lumière à toutes les Lucie et à toutes celles parmi vous qui irradient (les autres également). Peut-être qu'un jour, moi aussi je serai radieuse.



P.S. : cessez de chanter dès qu'une Lucie se présente à vous, ce n'est pas subversif, ce n'est pas agréable, ça nous donne envie de vous arracher les cordes vocales à mains nues.

lundi 10 décembre 2018

Leto, de Kirill Serebrennikov.

Originaire de Léningrad (Saint-Pétersbourg), Viktor Tsoi était le chanteur du groupe Kino, emblème du rock soviétique des années 1980. En URSS, le gouvernement n'avait pas envie d'entendre parler de ce style de musique. Il a fallu attendre la Perestroïka (1985-1991) et la Glasnost (1986), correspondant à l'arrivée au pouvoir de Mikhail Gorbatchev, pour qu'on apprenne à se détendre sur le sujet. En attendant, les disques se refilaient sous le manteau. Viktor Tsoi et ses copains sont arrivés au bon moment et ont rencontré un succès mérité. Hélas, Tsoi n'aura pas le temps de beaucoup en profiter puisqu'il est mort en 1990 dans un accident de la route, il n'avait que 28 ans.

Viktor Tsoi. Un vrai beau mec, quel gâchis !
Mercredi dernier est sorti en salle Leto de Kirill Serebrennikov. Leto, ou Лето, veut dire "été", c'est aussi une chanson de Kino (le titre entier est Кончится лето, littéralement "l'été est fini"), sortie en 1990 sur l'album éponyme du groupe, le dernier, aussi appelé "l'album noir" pour des raisons évidentes. Ce film en noir et blanc est un biopic centré sur Viktor Tsoi, mais il évoque également Mike Naoumenko, leader du groupe Zoopark, actif en même temps que Kino. Au tout début des années 1980, Tsoi et Naoumenko se sont produits au Leningrad's Rock Club qui était un des rares lieux où ils pouvaient jouer leur musique sans être trop inquiétés. C'est à partir de là qu'ils se sont entraidés, avec leur bande de punks et de métalleux. Ils sont fans de Marc Bolan (leader de T-Rex mort en 1977), Lou Reed, David Bowie et découvrent tout juste Blondie. Leur quotidien n'a strictement rien à voir avec ce qu'on connaît en Occident. Il est mal vu d'écouter la musique de l'ennemi alors la vie de la jeunesse un tant soit peu rebelle est un combat. Serebrennikov a réussi à rendre complètement pop son film monochrome grâce à quelques incrustations de Super 8 mais surtout aux (trop rares) scènes musicales. La meilleure scène étant, selon moi, celle qui se passe dans le train sur fond de Psycho Killer des Talking Heads (voir la vidéo ci-après). Ce joli combo nostalgico-mélancolique rend l'URSS bien moins grise et montre une jeunesse pas aussi fataliste qu'on pourrait le croire. L'amour du rock est aussi une ode à la liberté.



 On pourrait continuer à en parler pendant des heures mais vu que le film est tout frais, je ne peux que vous conseiller de vous rendre au ciné sans plus tarder parce que je l'ai vraiment trouvé fantastique.

La scène dont je vous parlais plus haut, la voici. Je présente mes excuses aux non russophones (une raison de plus d'aller le voir, au moins vous aurez des sous-titres en français) : en gros, le type au chapeau reproche au copain punk de Tsoi qu'il ferait mieux d'entrer dans le rang. Sauf que ledit punk se fout un peu de sa gueule, alors l'homme appelle la sécurité. Le mec avec les lunettes est le narrateur omniscient du film, on l'aperçoit de temps en temps pour expliquer ce qui est en train de se passer et pour dire que telle ou telle scène n'a pas réellement existé (notamment à la fin de celle-là puisque Tsoi et ses potes n'ont pas vraiment chanté Psycho Killer dans un train. D'ailleurs, le biopic est basé sur les écrits de Natalia Naoumenko, l'épouse de Mike, qui apparaît également dans le film).

jeudi 6 décembre 2018

Bohemian Rhapsody, de Bryan Singer.

Je suis toute excitée parce que je sors tout juste du cinéma et, d'habitude, j'attends un peu avant de parler de quelque chose que j'ai vu ou entendu, histoire de tout bien assembler dans ma tête. Mais j'ai plein de trucs à faire demain alors je n'aurai probablement pas le temps d'écrire sur Bohemian fucking Rhapsody. Vous savez, j'ai peut-être l'air d'une snob comme ça (et j'en joue sans nul doute) mais je suis finalement très bon public. Je ne fais pas partie de ces gens qui râlent à propos d'un biopic sur Freddie Mercury alors qu'il n'est même pas encore sur les écrans, je ne spécule pas, j'attends avec joie. Je ne dis pas ça pour vous faire croire que je suis meilleure que les autres, ce n'est pas tellement ma façon de voir les choses, en revanche je crois que ce n'est pas un mal d'attendre de voir et d'entendre avant d'être formel.le sur un point précis.


Ce soir, c'était donc Bohemian Rhapsody dans ce cher cinéma de quartier que j'aime tant à 200 mètres de chez moi et qui organise des soirées spéciales à 4€ l'entrée, ça ne vaut pas le coup de rester à déprimer chez soi. J'attendais ce film depuis longtemps et je n'ai pas été déçue. Au cours de la soirée je réfléchissais, il y a tant d'artistes qui se révèlent à nous à un moment précis, on s'en souvient. Je me rappelle très bien de ma découverte de David Bowie. Ça a commencé doucement en entendant Velvet Goldmine, et puis ça s'est confirmé en regardant une interview de lui à la télé quand j'avais 15 ou 16 ans. J'ai eu l'impression de découvrir la dixième planète du système solaire. Avec Queen, c'est totalement différent. Je suis née avec. On a toujours écouté Queen à la maison et j'ai des bribes de souvenirs de la mort de Freddie Mercury alors que je n'avais que 5 ans. On écoutait principalement le Queen des années 80 et j'ai découvert la partie immergée de l'iceberg il y a une dizaine d'années en me mettant en couple avec un très grand connaisseur, les années 70 n'ont désormais plus aucun secret pour moi.

Je n'attends pas d'un biopic qu'il me révèle les choses avec exactitude. Je connais les dates, les chansons, les albums et les événements, pour ce faire j'ai regardé des documentaires, j'ai lu des articles et des livres, et, surtout, j'ai écouté les disques. C'est généralement ce qui arrive quand on s'intéresse de près à un.e artiste. Dans Bohemian Rhapsody, il y a diverses jongleries scénaristiques que je n'ai pas tellement comprises (je ne me considère pas vraiment comme une cinéphile, je n'y connais donc rien), ces inexactitudes concernent surtout les dates. Par exemple, We Will Rock You a en fait été composée en 1977 et le groupe a décidé de signer chaque morceau de ses quatre noms à partir de 1989 (et non pas en 1985 comme évoqué dans le film). Je ne sais pas non plus pourquoi Jim Hutton, le dernier compagnon de Freddie Mercury, est soudainement devenu un serveur alors qu'il était coiffeur. Il est aussi faux de dire de façon plus ou moins explicite que Queen s'est séparé à un moment donné, ça n'est jamais arrivé, même si Freddie Mercury a sorti des albums solo. Enfin, en ce qui concerne sa séropositivité, bien entendu que le film en parle, c'est d'ailleurs terriblement bouleversant. Dans les faits, Freddie Mercury n'a annoncé publiquement sa maladie qu'à la veille de sa mort. Remettons les choses dans leur contexte : dans les années 80, le SIDA explose. On ne sait pas vraiment ce qui se passe, c'est un déferlement. De plus, la dépénalisation de l'homosexualité au Royaume-Uni ne date que de 1967 (Freddie Mercury avait 21 ans) et elle n'était que partielle en plus de n'être appliquée qu'en Angleterre et au Pays de Galles (il faut attendre 1980 (!) en Écosse et 1982 (!!) en Irlande du Nord).


Les snobs diront que ces loopings sont scandaleux mais, très franchement, je ne suis pas sûre que ce soit si grave. Brian May et Roger Taylor (respectivement les guitariste et batteur de Queen), qui ont co-produit le film, ont souhaité que Freddie Mercury soit montré sous son meilleur jour et ce biopic n'est pas édulcoré pour autant. Le travail de Rami Malek pour lui ressembler est fabuleux, et si j'ai eu du mal à m'habituer à sa prothèse dentaire, j'ai été marquée par l'imitation de sa gestuelle. Toutefois, la palme du sosie parfait revient à l'acteur Gwilym Lee qui interprète Brian May. Il y avait déjà une prédisposition physique mais le moindre geste jusqu'à l'intonation de la voix m'ont bluffée. J'ai également été plus que ravie de voir Mike Myers jouer le rôle de Ray Foster, le patron du label, et j'ai bondi de mon siège quand il a dit ça : "We need a song teenagers can bang their heads to in a car. Bohemian Rhapsody is not that song.", j'étais littéralement extatique (et si tu ne vois pas de quoi on parle ici, révise tes classiques des années 90). C'est pour des petits moments comme ça que j'aime être en vie (oui, carrément).

J'aurais sans doute aimé que le film s'attarde davantage sur les années 70 parce qu'il y a tellement à dire ! L'enregistrement de Bohemian Rhapsody (la chanson) aurait mérité d'être plus étoffé tant il est incroyable d'un point de vue technique. Mais, encore une fois, ce n'est pas grave ! Le film n'est pas kitsch, il est intéressant, drôle et vraiment très émouvant, ça a été très compliqué de ne pas pleurer fort et vrai, je n'aurais certainement pas fait autant d'effort pour garder ma dignité si j'avais été seule chez moi. Alors oui, bien sûr que ce biopic est bien. Je rappelle à toutes fins utiles qu'il ne s'agit que d'un film et qu'il a pour vocation d'être populaire, si vous recherchez des informations de niche, tournez-vous vers d'autres biais.

mardi 4 décembre 2018

Mary Shelley, d'Haifaa Al Mansour.

Il y a ce film que je voulais voir depuis un petit moment, c'est le biopic d'Haifaa Al Mansour sur Mary Shelley. C'est une femme que j'ai toujours trouvé fascinante, d'autant plus après avoir lu Frankenstein ou le Prométhée moderne il y a quelques années. On la connaît sous son nom d'épouse puisqu'elle s'est mariée (tardivement) avec le poète Percy Byssche Shelley mais elle est née Mary Wollstonecraft Godwin, fille de l'écrivain William Godwin et de la philosophe féministe Mary Wollstonecraft. Le terrain était un peu préparé, même si on se situe au début du XIXe siècle.


Mary et Percy Shelley étaient des contemporains de Lord Byron, grand poète romantique et père d'Ada Lovelace, pionnière de l'informatique, et de John Polidori, à qui on doit la nouvelle Le Vampire, classique du genre (il est aussi accessoirement l'oncle de l'artiste préraphaélite Dante Gabriel Rossetti). Tout ce petit monde ensemble à Genève pendant quelques mois, c'est à ce moment que Mary Shelley a imaginé Frankenstein. Chez Lord Byron, on retrouve d'ailleurs Le Cauchemar de Füssli au dessus de la cheminée. Coïncidence ? Je ne crois pas. Outre son imagination débordante et les histoires de fantômes dont elle était friande, elle a notamment été inspirée par le galvanisme (quand un muscle est contracté grâce à un courant électrique), notion étudiée à partir des années 1780. Peut-on ramener un cadavre à la vie si on lui injecte suffisamment d'électricité dans le corps ? Ah.

Frankenstein ou le Prométhée moderne (dans la mythologie grecque, Prométhée est celui dont le foie était continuellement dévoré par un l'Aigle du Caucase, condamné à ce châtiment par Zeus car il a donné le feu sacré du mont Olympe aux humains) est un chef-d'œuvre de la littérature gothique, mouvement principalement anglais qui a commencé au milieu du XVIIIe siècle (je ne prends pas de risque à donner une année) et qui a duré tout le siècle suivant. La clé de la réussite d'un bon roman gothique : de la noirceur, un vieux château mystérieux, des personnages mystiques, un cimetière, etc., bref, les ténèbres absolues. J'adore ça, c'est mon genre préféré depuis l'adolescence.

J'avais un peu peur que le biopic sur Mary Shelley se concentre davantage sur sa relation avec Percy que sur l'écriture de son roman et c'est ce qui s'est passé. Toutefois, ça ne m'a finalement pas déçue. Je ne suis pas une spécialiste de cette grande autrice, mais il est important de savoir comment le couple fonctionnait pour comprendre ce qui gravitait autour. Percy Shelley était déjà marié et père de deux enfants quand il a rencontré Mary (il avait 21 ans, elle 16). Le film nous le montre comme un type gentil et grand romantique, mais il était sans doute plus amoureux de la notion d'amour que des femmes en général. Bien que Mary était pleine d'idées radicales sur le plan politique (grâce à ses parents), elle était à priori plus exclusive que Percy, amenant leur relation à devenir électrique (humour). Tous les deux ont répondu aux sirènes du mariage une fois que la première épouse de Percy, Harriet, s'est suicidée. Plusieurs enfants étaient déjà né.e.s...
... et décédés. La mort, c'est ce qui a régi la vie de Mary Shelley. D'abord, sa mère est décédée dix jours après sa naissance. Sa sœur aînée, Fanny Imlay (première fille de sa mère), s'est suicidée à 21 ans. Puis elle a perdu ses trois premiers enfants en bas âge (seul un fils a survécu). Sa nièce, fruit illégitime de sa sœur cadette, Claire Clairmont, et de Lord Byron, est morte à 10 ans. Puis Percy Shelley s'est noyé à 29 ans, Mary s'est retrouvée veuve à 24 ans. Elle a écrit Frankenstein après avoir perdu sa mère et deux de ses enfants, et avec sa relation tumultueuse avec Percy, on peut donc facilement saisir d'où provient l'idée de la créature abandonnée. Le film nous montre une jeune femme plutôt résiliente, et j'ai trouvé intéressant de la voir écrire les pires horreurs (dans le contexte de l'époque, et le mot "horreurs" a ici un sens positif) en ayant autant la tête sur les épaules, quand Percy Shelley et Lord Byron sont si expansifs dans leurs émotions, dans l'excès pour tout, et écrivent les plus beaux vers. Après tout, si la littérature gothique est en plein épanouissement, il en va de même pour le romantisme.

Mary Wollstonecraft Godwin (Elle Fanning), Claire Clairmont (Bel Powley), Lord Byron (Tom Sturridge), John Polidori (Ben Hardy) et Percy Shelley (Douglas Booth). Image superbe.

Si le film est évidemment très romancé, il est percutant parce qu'il retrace subtilement ces deux années décisives de Mary Shelley, entre 16 et 18 ans, qui ont été marquées par sa rencontre avec Percy Shelley et l'écriture de Frankenstein. Ou comment parler d'amour et de passion sans faire passer cette (si jeune !) femme pour une imbécile, ça fait du bien.

jeudi 29 novembre 2018

J'ai mes règles.

J'ai mes règles. Je sais, c'est surprenant, mais j'ai mes règles. D'ailleurs, non seulement j'ai mes règles, mais en plus, aujourd'hui est le premier jour de mes règles. J'ai encore fait un calcul savant, dont le résultat est, du moins, plus approximatif que dans mon dernier billet. Je dois être à mon 240ème cycle, soit environ 960 jours cumulés pendant lesquels mon endomètre se désagrège, pendant lesquels mon sang coule entre mes cuisses. Et oui les gars, voici la vérité toute nue : je saigne.

J'ai eu mes premières règles en juillet 1997, l'été entre le CM2 et la sixième, je venais tout juste d'avoir 11 ans. Et je partais en vacances à La Rochelle tout de suite après. Ne pouvant pas me baigner pendant le séjour, ma mère a voulu m'apprendre à mettre un tampon et ça s'est mal passé. Enfin ça ne s'est pas passé du tout, le tampon n'est jamais rentré et je me souviens encore de la douleur. S'il vous plaît, ne faites pas ça chez vous (à 11 ans quand vous avec vos règles pour la première fois, s'entend).
L'arrivée de mes règles a stoppé ma croissance. La courbe divinatrice de mon carnet de santé annonçait un splendide mètre soixante-dix-sept à l'âge adulte, mes rêves d'enfant m'imaginaient mannequin. Je me suis arrêtée sept centimètres plus tôt. C'est loin d'être ridicule mais figurez-vous que je reste quand même la plus petite personne de ma famille. Je n'ai évidemment jamais été mannequin mais avoir été plus grande plus vite que mes camarades de classe m'a permis d'être une des meilleur.e.s en saut en hauteur. En revanche, ma taille ne m'a strictement servi à rien pendant les cours de natation en cinquième. Premièrement, il fallait déjà que j'apprenne à nager et, deuxièmement, mes règles débarquaient parfois. Un jour, je me suis rendu compte que je les avais alors que je me changeais dans les vestiaires. Je me vois encore réunir tout mon courage pour annoncer cette fâcheuse nouvelle à mon professeur qui avait facilement un demi siècle de plus que moi. J'étais gênée et profondément désolée. Je me suis plantée devant lui et je lui ai dit dans un seul souffle : "M'sieur j'peux pas faire piscine j'ai mes règles.". L'air interdit l'espace d'une seconde ou deux, il m'a répondu : "Ah." et je me suis assise sur le banc pendant le cours.

Même si j'ai eu la chance d'avoir été rapidement réglée de façon millimétrée, j'ai connu plusieurs fois l'arrivée surprise de mes règles pendant mes années au collège : n'avoir aucune protection dans mon sac à dos, devoir porter mon pull autour de la taille parce que j'avais tâché mon jean et, surtout, avoir honte. C'est fou quand on y pense. Avoir honte d'un phénomène physiologique qui arrive à quasiment la moitié de la population mondiale depuis des millénaires et qui va nous prendre 42 ans de notre vie en moyenne. Je n'écris pas ces lignes pour répéter ce qu'on se tue à dire depuis de nombreuses années, à savoir que c'est encore à cause du patriarcat qu'on en est là (je résume mais, franchement, ai-je tort ? Bien sûr que non). Je voulais juste vous dire que la civilisation ne va pas s'effondrer au moment où j'ai mes règles passera vos lèvres (j'adore l'humour). J'ai attendu d'avoir 30 ans pour ne plus avoir honte de mes règles : j'en ai fini de chercher tout un tas de métaphores pour n'en parler qu'en cas de besoin vital. J'ai mes règles, les gars, et treize fois par an, putain. Quand je travaillais encore au collège, une élève de cinquième est, un jour, venue me trouver sur la cour et m'a dit en rougissant et de la façon la plus discrète possible qu'il fallait que je lui ouvre sa salle de classe afin qu'elle puisse aller y chercher des trucs parce qu'elles avaient ses trucs de fille. J'ai d'abord été navrée qu'elle me parle de cette façon, puis je me suis souvenu qu'elle n'avait que 12 ans et qu'on lui avait certainement appris que les règles, c'est quelque chose de sale dont on ne parle pas, surtout pas devant les garçons. Je n'ai jamais cherché à la mettre dans l'embarras mais je lui ai expliqué mon point de vue sur le sujet : ne pas avoir honte d'un phénomène physiologique qui concerne quasiment la moitié de la population mondiale depuis des millénaires et qui va lui prendre 42 ans de sa vie en moyenne. Et aussi, qu'elle prononce les mots règles, serviette et tampon parce que merde, si des personnes doivent se sentir gênées, ce sont ses idiots de camarades, pas elle (mais ça, c'est vraiment histoire de dire, personne ne devrait être mal à l'aise avec ça, c'est ridicule). Tête en l'air, cette élève est revenue me voir plusieurs fois au fil de l'année scolaire pour que je lui ouvre sa salle de classe où se trouvaient ses affaires. Je vous garantis qu'au mois de juin, elle ne rougissait plus, employait le bon vocabulaire et ne chuchotait même plus.

Quand nous avons un utérus en état de marche, nous subissons nos règles. Certaines personnes plus difficilement que d'autres (parce que l'endométriose, par exemple). Moi, j'ai de la chance, j'ai mes règles depuis vingt-et-un ans et quatre mois et elles s'annoncent toujours poliment. Je ne suis jamais contente de les voir parce que, là encore, j'ai attendu d'avoir 30 ans pour apprendre à bien connaître le syndrome prémenstruel et ce qu'il provoquait chez moi. Notamment, et si ce n'est pas le cas chaque mois, ça arrive très souvent, il accentue mes symptômes dépressifs. Comme si j'avais besoin de ça.

Souvenez-vous, cette photo de Rupi Kaur avait été bannie d'Instagram.

J'ai mes règles. C'est un non événement. Et pourtant il faut en parler parce que ça a beau être normal, ce n'est pas encore totalement normalisé. Parlez-en sans gêne, sans honte, avec vos filles, vos nièces, vos élèves, les filles de vos potes. Faites-leur lire des livres cools, comme Le grand mystère des règles de Jack Parker, ou encore Ceci est mon sang d'Elise Thiébaut. Et puis allez lire Les Flux aussi. N'oubliez pas vos fils, vos neveux et les fils de vos potes. Ils sont gênés parce qu'ils ne comprennent strictement rien à la chose. C'est bon quoi, merde à la fin.

mardi 27 novembre 2018

Ça tire.

Moi qui suis archi nulle en maths, je me suis fendu d'un petit calcul savant. Je voulais savoir combien de temps précisément j'avais passé chez le psychiatre depuis que j'ai commencé ma psychothérapie (préalablement évoquée début juillet). J'ai l'impression que ça dure depuis un siècle, que je devrais déjà être guérie malgré les dires de celles qui ont bien voulu me faire part de leur expérience similaire. J'ai commencé le 24 janvier de cette année à raison d'une séance de trente minutes hebdomadaire, avec seulement cinq semaines de pause (une lorsque je suis partie en vacances au Portugal au mois de mai, les quatre autres quand mon médecin est parti en congé estival). Cette semaine, j'arriverai donc au nombre de 40 séances, soit 20 heures précisément. Je ne m'en rendais pas compte, c'est extrêmement peu, moins d'une journée entière. Mes compagnes de galère avaient raison (je n'en ai jamais douté, je ne les ai juste écoutées qu'à moitié) : une psychothérapie, c'est long.

Je pense que j'en suis à un stade où j'ai cerné tous mes problèmes (je trouve d'ailleurs que c'est beaucoup trop pour une seule personne, mais bon). J'avais déjà conscience de la moitié d'entre eux, je suis tombée des nues en découvrant le reste. J'ai mis un peu de temps à en accepter certains, en fait je ne suis même pas sûre de tout encaisser encore. Ma vie est une paire d'écouteurs mêlés tout au fond de la poche d'un manteau, un putain de sac de nœuds depuis ma naissance. Et, initialement, ce n'est même pas de ma faute. J'ai dit oui à tout, j'ai tendu l'autre joue. A chaque fois que j'ai commencé à l'ouvrir, on m'a sommée de me taire. Je pense que je dois ma survie à mon caractère de merde (ce qui est assez paradoxal au vu de ma situation) mais le fait est que je me suis toujours laissée porter, je n'ai aucune autonomie. Alors je suis encore bien incapable de trouver une solution à une vie meilleure, et ça m'inquiète. J'ai toutes les clefs en main, je sais pourquoi je n'arrive à rien et de quelle façon je m'y prends pour me griller quasi systématiquement... j'attends quoi pour arrêter ce cinéma, le dégel ?

Il y a deux semaines, je croyais qu'il fallait simplement que je fasse pour prendre l'habitude de faire. Il suffisait juste que je me fasse un peu violence au début et puis ça allait rouler tout seul, en toute logique. En fait c'est une arnaque, c'est un résumé de cette infâme légende sur la zone de confort, ce truc qui ne veut strictement rien dire. Je n'ai pas envie de sortir d'une prétendue zone de confort qui n'existe pas, j'ai plutôt besoin d'y entrer. Et donc en fait non, il ne suffit pas que je fasse. Tout simplement parce que, parmi les très rares choses que je fais de manière constante, si ça vient de moi c'est forcément nul et on aura beau me dire le contraire, je suis ma seule juge. Je préfèrerais que ça ne soit que du perfectionnisme mais on est au-delà d'une insatisfaction permanente : ce n'est pas que ce n'est pas assez bien, non, c'est juste à chier. Et ça me pourrit la vie.

Alors j'attends. J'attends quoi, je ne sais pas, personne n'est foutu de me le dire. Mais quand j'aurais compris que ce n'est pas à une tierce personne de me dire quoi que ce soit, j'aurais sûrement avancé. Alors j'attends. J'attends que mon inconscient cesse de dresser des barrières invisibles. Je n'ai aucune solution matérielle parce que je ne maîtrise pas du tout la situation. Comme je ne sais pas quoi faire, j'attends.

Hannah Gadsby, dont il faut absolument voir le spectacle Nanette si ce n'est pas déjà fait (disponible sur Netflix).

vendredi 16 novembre 2018

The Intern, de Nancy Meyers.

En général, j'ai plutôt tendance à trouver que la vie est une petite pourriture mais s'il y a quelque chose que je trouve fortement agréable, c'est de me coincer les clavicules bien au fond des coussins du canapé, poser les pieds sur la table basse, avoir une tasse de thé et une tablette de chocolat à portée de main et regarder un truc à la télé qui me fait plaisir. Là, par exemple, je suis tombée sur la bande-annonce d'un film avec Robert DeNiro que je n'avais pas vu. Et moi, j'aime bien Robert DeNiro, c'est un de mes acteurs préférés. Je suis sûre qu'avec lui, je vais passer une bonne soirée. Alors j'ai regardé ce film qui s'appelle The Intern, ou Le nouveau stagiaire en français (encore une traduction à la con qui, en plus, sonne comme une mauvaise comédie bien de chez nous).


Réalisé par Nancy Meyers, une femme, donc (clin d'œil appuyé), cette comédie dramatique raconte la petite vie de Ben (Robert DeNiro), veuf à la retraite qui s'emmerde un peu quand même, qui se fait embaucher comme stagiaire sénior dans une start up dirigée par Jules (Anna Hathaway). Cette dernière a réussi à monter une boîte qui a très rapidement prospéré, elle ne compte évidemment pas ses heures et on sent qu'il ne lui faudrait pas grand chose pour toucher le bingo (aka le burn out).

Je sais ce que vous vous dites : encore une histoire avec un vieil homme qui sait tout sur tout et qui vient apprendre la vie à une jeune femme qui délaisse sa famille alors que sa place est à la maison... Hum, je m'emballe. Et bien pas du tout, bien au contraire. Ce film est super intelligent et ça fait un bien fou. Jules travaille beaucoup, son mari est père au foyer, c'est donc lui qui gère la maison et leur petite fille. Le fait qu'il soit le seul papa dans les réunions de parents d'élèves blindées de mamans fait d'ailleurs beaucoup rire la gosse, on comprend facilement qu'elle trouve ça cool et, surtout, que ça ne lui pose aucun problème (étonnant, non ? Non, bien sûr que non). Ce schéma familial n'est pourtant pas si idyllique qu'il en a l'air et Jules se demande si elle ne doit pas confier la direction de son entreprise à quelqu'un qui aurait plus d'expérience dans le milieu. L'idée est de se dégager du temps pour sa famille. Le truc, c'est qu'elle aime autant cette dernière que son entreprise qu'elle a créée de ses mains. Alors elle rencontre plusieurs directeurs potentiels, on en voit aucun mais on sait que ce sont tous des hommes. En parallèle, Ben est le stagiaire attitré de Jules. Il a beau avoir roulé sa bosse, il observe et est très content d'être là. A aucun moment il ne vient marcher sur les plates-bandes de Jules et il attend qu'on lui demande son avis pour le donner, c'est absolument prodigieux. Toute la boîte profite de l'expérience de Ben et si la moyenne d'âge des employé.e.s est de 30 ans tout au plus, il n'est jamais question d'âgisme. Il est vraiment super, ce Ben ! En plus d'être super gentil.

Évidemment, le message est féministe. On pourrait rapidement imaginer que Ben fait office de figure paternelle auprès de Jules mais pas du tout. J'avais justement peur de ça. Leurs échanges ne sont que des conversations normalement amicales et correctes, des échanges entre un homme de 70 ans et une femme de 30 ou 35 ans où les deux sont à égalité socialement, c'est fantastique ! Ben a de l'expérience, c'est vrai, mais il n'en fait pas étalage. Il n'est question que de sagesse logique ici. De plus, le modèle familial ne pose aucun problème aux concerné.e.s et prouve que ça fonctionne avec une normalité des plus élémentaires.
Je me suis amusée à lire des critiques çà et là et j'ai été très surprise, j'ai eu le sentiment que les gens sont passés à côté du film. Je ne sais pas si Nancy Meyers est une femme engagée mais elle donne l'impression de l'être, j'ai eu l'impression de regarder un film aussi militant que zen dans l'explication d'un pan de notre société moderne. Je vous le redis, c'est un film intelligent. Que de bienveillance, des films comme ça, j'en veux tous les jours à la télévision (il est aussi sur Netflix, j'ai vérifié).

Attention aux spoilers dans les commentaires.

jeudi 15 novembre 2018

Quand j'étais agoraphobe.

Vous savez, ça peut être assez compliqué d'avoir une vie sociale quand on subi certaines névroses. C'est tendu de vivre tout court, en fait. Moi, par exemple, pendant des années j'ai souffert d'agoraphobie. On croit souvent qu'une personne agoraphobe a une peur irrationnelle de sortir de chez elle. C'est en fait plus complexe. L'agoraphobie, c'est plutôt la peur de ne pas se savoir en sécurité quelque part, un lieu d'où on ne peut s'enfuir, donc, par extension, pour éviter cela, la personne agoraphobe reste chez elle où elle se sent généralement bien (enfin mieux). En ce qui me concerne, je ne me sentais en sécurité que dans mon appartement et sur mon lieu de travail, qui se situait à l'époque de l'autre côté de la rue. Je ne pouvais tout simplement pas mettre un pied dans un cinéma, un restaurant ou un café sans que ça ne me rende malade. Alors bien sûr, comme je n'ai pas identifié tout de suite ce qui m'arrivait, j'ai tenté de contrer tout ça un nombre incalculable de fois. Je suis malgré tout sortie plusieurs fois mais il me fallait un temps de préparation conséquent avant de passer le seuil de ma porte. J'ai aussi voyagé, aussi étonnant que cela puisse paraître. Mais alors quel enfer... Mon pire séjour a été celui au Canada. Sur place, il me fallait du temps (beaucoup) pour sortir de l'hôtel et pour visiter les environs. Une fois, je suis allée au cinéma (quelle idée) dans une zone industrielle de la ville de Québec (pour aller voir Cowboys vs envahisseurs en plus, c'était vraiment débile). Quand il a fallu retourner à l'hôtel, j'ai paniqué parce que les magasins avaient fermé et que le bus tardait à arriver. Je me suis vue mourir sur le parking de ce centre commercial du bout du monde, c'était abominable. Mais je n'ai jamais autant cru que j'allais crever que dans l'avion. Je suis aussi claustrophobe, j'ai l'art de cumuler. Être enfermée dans un suppositoire géant en métal duquel il est impossible de sauter et ce pendant sept longues heures (en moyenne) m'était insupportable. Mais bon, je l'ai fait (ambiance : environ bof/10). Avant et après ce voyage, je n'ai plus jamais quitté l'Europe, les trajets étaient plus courts et donc beaucoup plus gérables. Mon dernier long voyage a été en direction d'Amsterdam. Les Pays-Bas ne sont pourtant pas bien loin mais j'ai fait le trajet exclusivement en train depuis La Roche-sur-Yon, il faut compter autant de temps que Nantes-Montréal en avion. C'était il y a deux ans et ça s'est très bien passé. J'ai alors compris que l'agoraphobie m'avait quittée.

Et ouais, cette névrose est (plus ou moins) repartie comme elle est venue, sans s'annoncer. J'ai retrouvé le plaisir d'aller au cinéma, au restaurant et dans les cafés. Aussi de me déplacer dans la rue sans la peur panique d'une attaque invisible (sensation pas facile). J'ai toutefois mis du temps à me réhabituer. Je suis restée très méfiante, j'ai déjà eu quelques retours de bâton. Mon plus gros changement a été de m'investir dans la vie associative. Je n'aurais jamais eu l'idée de le faire si on n'était pas venu me chercher et je crois que ça a sauvé une partie de ma vie sociale. Je suis donc bénévole dans une radio locale, qui se trouve donc être une association, qui organise des événements plusieurs fois dans l'année. Ces événements amènent toujours beaucoup de monde et quand j'arrive à y assister en étant à l'aise dans mes baskets, je suis vraiment contente. Mais quand je vous parlais de retours de bâton, ces derniers mois j'en ai connu deux : incapable d'affronter la foule, j'ai dû abandonner et rentrer chez moi.

La claustrophobie se gère bien plus facilement, il suffit de prendre l'escalier au lieu d'un ascenseur étroit (saloperie) ou bien de mettre un casque anti-bruit dans l'avion (je vous assure que le rapport de cause à effet est réel). L'agoraphobie c'est différent, les gens ne comprennent pas trop. On pourrait prendre le temps d'expliquer les choses à chaque personne qu'on fréquente mais honnêtement, c'est plus simple de dire qu'on a un imprévu pour éviter de sortir. Si je peux désormais me rendre dans un lieu précis sans contrainte, il m'est en revanche encore parfois un peu compliqué de marcher dans la rue, seule. Je le fais pourtant souvent parce que je n'ai pas envie de me laisser emmerder par ces conneries mais je rase les murs et, là encore, mon casque est indispensable. Et comme j'ai un cruel manque d'autonomie, dû à l'agoraphobie mais aussi plein d'autres choses, le simple fait de faire quelque chose (exemples : m'occuper d'une partie d'un projet, passer des vinyles dans une salle pleine de monde pendant une heure, je cite ceux-là car ils sont concrets et proches) est énorme. Tout le monde fait tout un tas de trucs dans sa vie mais moi, c'est comme si je réapprenais à faire du vélo après avoir oublié comment m'y prendre. Alors vous pensez bien que j'y vais à mon rythme.

Voilà, c'est tout. Juste un conseil, quand même : si vous montrez des signes d'agoraphobie, ne faites pas comme moi, n'attendez pas des années pour consulter. C'est vite chiant. Ah ça, l'anxiété c'est de la merde.

L'agoraphobie et la dépression représentées de manière minimaliste par le designer Patrick Smith.

mardi 13 novembre 2018

Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n'avez pas pu brûler.

Elle n'a jamais vraiment disparu mais j'imagine que vous n'ignorez pas la nouvelle popularité de la sorcellerie. Aujourd'hui ce mot englobe tout un tas de mouvements différents et je suis subjuguée par leur ampleur actuelle. Quand j'étais môme, j'étais persuadée que les religions et spiritualités finiraient par disparaître, selon moi elles n'avaient aucun rapport possible avec notre société moderne. J'ai longtemps vécu dans la haine pure et simple de toutes les religions, même si désormais je m'en fous totalement. C'est un peu pareil avec les autres formes de spiritualité, chacun.e fait ce qu'il.elle veut, tant qu'on m'épargne le prosélytisme. Et pourtant, vers 13 ou 14 ans, mon amie d'enfance et moi, mues par notre visionnage de ce merveilleux film qu'est The Craft (VF : Dangereuse Alliance), nous amusions à jeter et fabriquer des sorts grâce à des magazines spécialisés trouvés chez le marchand de journaux. C'est d'ailleurs à cette même période que j'ai commencé à me vêtir essentiellement de noir, et c'est toujours le cas quinze ans plus tard. Le noir est un état d'esprit à part entière, la plupart des couleurs et, pire, les imprimés, me brûlent la rétine, je devrais  d'ailleurs aborder le sujet un de ces jours.


La sorcellerie, c'est comme le féminisme, c'est là depuis un moment. Les voix se sont fait davantage entendre à différentes périodes, ou peut-être étions-nous plus prompt.e.s à les écouter. Quand Olympe de Gouges a écrit la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, moins de dix ans auparavant, en Suisse, on exécutait pour sorcellerie sa dernière représentante européenne, Anna Göldin. Avant nous, plusieurs facteurs laissaient supposer qu'une femme était une sorcière et méritait le bûcher : des activités hors du commun, connaître les herbes médicinales, avoir les cheveux roux, un chat noir qui traîne dans les environs... Peut-être que ces femmes jetaient vraiment des sorts, allez savoir. Peut-être aussi et surtout que les hommes et les religieux aimaient avoir le contrôle de toute une population, notamment les femmes ces sales pêcheresses, mais je ne suis ni historienne, ni anthropologue.

En 1968, des féministes new-yorkaises socialistes ont fondé le Women's International Terrorist Conspiracy from Hell (W.I.T.C.H.) afin de lutter pour la libération des femmes. Ces activistes effectuaient des actions théâtrales, aussi s'habillaient-elles entièrement en noir, clairement comme des sorcières de la pop culture. Le mouvement a été ravivé en 2016 à Portland et aujourd'hui, en France, on retrouve le Witch Bloc qui reprend les mêmes codes et a commencé par se soulever contre la réforme du code du travail français.
We are the granddaughters of the witches you couldn't burn, nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n'avez pas pu brûler. Les femmes se battent depuis tellement longtemps pour leurs droits, il est normal qu'on se réapproprie la figure de la sorcière, que celle-ci soit réhabilitée. La sorcellerie est politique mais de plus en plus de femmes assument leur spiritualité et se présentent comme des sorcières au sens premier du terme. J'aime d'ailleurs beaucoup l'allure de Misty Day, la sorcière hippie fan de Stevie Nicks (que j'adore également) dans la saison 3 d'American Horror Story, c'est tout à fait l'image que je me fais de la sorcière moderne.

A gauche : Stevie Nicks. A droite : Lily Rabe dans le rôle de Misty Day.

Se faire traiter de sorcière est censé être une insulte dans la bouche d'un homme blessé dans sa masculinité mais je crois que c'est plutôt à prendre comme un compliment. Rendez-vous compte, ça fait des milliers d'années qu'on considère les femmes comme de la merde et qu'on les accuse de tous les maux, et pourtant elles sont toujours là, prêtes à botter des culs. Nous devons notre survie à nos utérus prêts à engendrer des mâles vengeurs (la boucle de l'enfer). S'il faut se faire qualifier de sorcière parce qu'on demande à être payées autant que les hommes, ça me va et je réponds merci. Ce qui me questionne davantage, c'est qu'il est arrivé plusieurs fois que des activistes assimilées à des sorcières s'adonnent à leur art le plus pur lors de leurs actions. Elles se sont réunies le mois dernier à New York pour jeter des sorts contre cette ordure méprisable qu'est Brett Kavanaugh. Plusieurs féministes que je suis sur Twitter se sont moquées. On ne se fout pourtant pas des activistes qui dénoncent par le biais de l'art, alors pourquoi le ferait-on ici ? J'imagine que les sorcières qui ont publiquement maudit Brett Kavanaugh ne croient pas dur comme fer en l'efficacité directe de leur méfait, je crois surtout qu'il faut voir ça comme une forme d'avertissement : attention les gars, les féministes vous marquent à la culotte et vous n'allez pas vous en sortir aussi facilement. Et puis les filles, personne ne vous demande de respecter une sororité parfaite mais s'il vous plaît, faites un effort et ayez le respect que nos genre et sexe méritent.

Tiens, ça me rappelle mon dernier contrat de travail. Je déjeunais chaque jour avec un collègue d'une beauferie abyssale. Quand j'ai prononcé le mot sororité au détour d'une conversation, j'ai dû lui expliquer la signification et il s'est foutu de ma gueule. La bêtise, je crois que c'est le plus compliqué à gérer dans toutes ces histoires de féminisme.

dimanche 11 novembre 2018

WAX, de KT Tunstall.

J'ai commencé à rédiger un billet sur le sujet qui arrive mais au bout de 800 mots, je me suis rendu compte que j'avais déjà exprimé mes sentiments et mon expérience personnels par rapport à KT Tunstall un nombre incalculable de fois, que ce soit sur ce blog ou sur mes réseaux sociaux. La monomanie c'est ça. J'assume d'autant plus la mienne que la profonde subjectivité qui nous incombe en ce qui concerne la musique peut me faire perdre tout sens commun quand on ne parle pas de KT Tunstall correctement. J'ai écouté le podcast d'une émission de RTL2 datant de septembre qui a dit n'importe quoi : KT Tunstall effectuerait "un retour" avec son album WAX (sorti le 5 octobre), ses précédentes œuvres seraient passées inaperçues en France (je cite) et, en plus, elle aurait eu le culot de signer la B.O. d'un film plutôt mauvais (Bad Moms, avec Mila Kunis, je cite toujours). Pour enfoncer le clou, on ne se souviendrait que de Black Horse and the Cherry Tree. L'animatrice radio a soulevé un problème dont elle fait elle-même partie : si on ne parle pas des artistes, on ne va pas les connaître. Peut-être que si on élargissait son champ de vision, surtout si parler de musique est notre métier (et quel métier magnifique !), alors on éviterait de dire des grosses conneries. Mais bon, ce que j'en dis...

KT Tunstall n'est pas en train d'effectuer un retour avec WAX puisque son album précédent, KIN, est sorti en 2016. Ces deux-là font d'ailleurs partie d'une trilogie : soul (KIN), body (WAX) and mind. De plus, six albums studio sont parus depuis 2004 et l'arrivée fracassante de Black Horse and the Cherry Tree, et je ne compte même pas les différents albums live, acoustiques et autres EP. Ce genre de critique est donc assez désagréable quand on sait que KT Tunstall est la meilleure autrice, compositrice et interprète qui soit (et oui, il faut vous y faire). Plus sérieusement, WAX est fabuleux. Si chaque texte, chaque musique sont écrits depuis quinze ans avec le cœur, ce qui transparaît avec ce dernier album est carrément le dépôt de son âme sur la table (je ne sais pas comment vous dire les choses autrement). Ce sentiment était déjà amorcé avec KIN, un album positif qui donne la pêche (selon moi, le titre Everything Has Its Shape est le meilleur exemple avec ses accents Beach Boys). C'est une incarnation joyeuse de son autrice. Il faut dire que trois ans auparavant était sorti Invisible Empire // Crescent Moon, un album acoustique folk-rock d'une incroyable beauté mais plus noir puisqu'il évoquait la mort physique de son père et symbolique de son mariage.

WAX continue dans la lancée de KIN, en exposant sa vulnérabilité et ses choix de vie assumés. L'album est plus rock que tout ce qu'elle a fait jusqu'à présent, et il est aussi diablement sensuel. KT Tunstall est une femme de 43 ans qui se revendique féministe, elle ne veut pas d'enfants et elle prend conscience qu'elle peut être sexy et que c'est hyper cool. Sur WAX on retrouve encore ses influences musicales, ça m'a frappée avec Poison In Your Cup qui, même si cette chanson a été écrite il y a longtemps, m'a rappelé Fleetwood Mac. Et puis il y a évidemment cet hommage à David Bowie avec The Night That Bowie Died, c'est aussi triste que c'est beau (Bowie étant mon autre monomanie).
Le féminisme badass de KT Tunstall nous est jeté au visage et ça me fait énormément plaisir. Elle a été une précurseuse dans l'utilisation de pédales pour sa guitare, notamment la fameuse Wee Bastard, pédale looper qui sert à faire des boucles. Je ne dis pas que les musiciennes n'en utilisent pas, mais peu d'entre elles sont mises en avant avec ce genre d'effets. Et puis il faut regarder le clip de Hard Girls avec Melanie C. (Sporty Spice, et oui) et désormais le tout frais Human Being qui met en scène les quatre autres femmes constituant son groupe (Charlotte Hatherley, avec qui elle a déjà travaillé, Hinako Omori, Cat Myers et Cheryl Pinero) et Eccaia Sampson, 8 ans, avec ses nunchakus. Tout ça est beaucoup trop fantastique ! J'aime tout.



vendredi 9 novembre 2018

Not Dead.

La mort, c'est une vaste plaisanterie pleine d'amertume. Personne ne peut y échapper mais on essaie toujours quand même, des fois que. Elle nous fout la trouille parce qu'on ne sait pas ce qu'il y a après (si tant est qu'il y ait quelque chose) et on a peur d'une mort violente, douloureuse et prématurée. On s'entête à la percevoir comme un événement des plus moroses, tout ça à cause de notre société judéo-chrétienne si austère. Quand j'avais 13 ou 14 ans, j'avais une peur panique de mourir. J'en étais au point où je n'arrivais plus à m'endormir le soir parce que j'avais peur de ne pas me réveiller le lendemain. C'était totalement irrationnel, je n'avais aucune raison de mourir pendant la nuit, j'étais en pleine santé. Peu avant mes 18 ans, j'ai très fortement envisagé le suicide parce que je savais pertinemment que la mort ne pouvait certainement pas faire aussi mal que ma vision de la vie et de moi-même. Ces idées tenaces m'ont retraversée plusieurs fois depuis lors. Au début de l'été, je me suis fait tatouer la phrase Not dead sur l'avant-bras. C'est une chanson de Girls In Hawaii qui me touche particulièrement mais c'est aussi une façon de me souvenir que je suis toujours là. Et puis vous savez quoi ? Quand je serai morte, parce que ce jour arrivera, ce tatouage deviendra de l'humour par l'absurde (et j'adore l'humour). J'ai envie de me réconcilier avec la mort parce que je crois qu'après elle survient le néant absolu. Je pense qu'il est beaucoup plus facile de mourir quand on croit en un paradis quelconque ou en la réincarnation (et d'autres trucs mystiques encore). La géniale Taous Merakchi explique dans son podcast Mortel, dont le premier épisode est sorti aujourd'hui, que sont les endeuillé.e.s qui souffrent le plus de la mort. Bah oui, quand tu es mort, tu es mort. Je suis une psychothérapie depuis plusieurs mois et j'ai appris il y a trois semaines que je n'avais toujours pas surmonté le deuil d'une amie proche survenu il y a sept ans. Je pensais que j'avais mis trois ans à l'encaisser mais finalement ce n'est toujours pas terminé. Je m'en suis partiellement rendu compte en vivant de nouveau la mort d'une amie d'enfance l'année dernière. Je pense avoir réussi le deuil de celle-ci puisque sa mort ne m'a obsédée que quelques semaines. Parfois, la peur de mes 14 ans me revient en pleine face comme un uppercut : et si je mourrais soudainement, sans préavis ? Que se passerait-il ? Est-ce que les gens seraient tristes ? En combien de temps feraient-ils mon deuil ? Deux jours ? Trois semaines ? Sept ans ? A chaque fois que j'ai voulu mourir, c'est parce que je recherchais la paix de l'esprit (je la cherche toujours), un besoin plus que nécessaire de faire taire les bruits et s'allonger dans le noir, comme pour faire passer une migraine ophtalmique. J'ai aussi cette envie irrationnelle de tout annuler (m'annuler) pour tout recommencer, ma vie entière est un faux départ perpétuel : réagir autrement, répondre ça plutôt qu'autre chose, éviter les coups, rendre les insultes, larguer les démons sur le bord de la route. Alors que ça n'a aucun sens, le destin n'existe pas et pourtant rien de ce qui s'est passé n'aurait pu se dérouler autrement. La thérapie essaie de faire passer la pilule mais l'ampleur du chantier est telle que je ne la mesure que maintenant, alors pour l'instant on attend que ça passe.

Je vous parlais plus haut du podcast de Taous Merakchi (alias Jack Parker), Mortel. Je ne suis pas facilement impressionnable, blasée notoire que je suis, mais ceci me retourne.

lundi 5 novembre 2018

Théâtre : Polaroïd et Nocturne n°13 ou L'étonnement des Dieux d'Yves Baot.

Le 11 juin 2017, je vous écrivais que j'avais une culture théâtrale qui se trouvait sous le niveau de la mer. Je vous racontais aussi mon très mauvais souvenir à propos d'une mise en scène de ma professeure de français de troisième d'Antigone de Jean Anouilh où je "jouais" Ismène. J'utilise des guillemets parce que ce n'était pas facile du tout, j'aime bien lire du théâtre, j'aime aussi en voir mais je déteste faire la comédienne. La scène et moi, on n'est pas complices, ça me vient sûrement de ce gala de danse quand j'avais 7 ans, je portais un costume de coquelicot en crépon, j'étais beaucoup trop grande et je n'avais rien à faire ici. Ou alors était-ce cette pièce sur Christophe Colomb, à l'école primaire, où je "jouais" un garde avec sa lance qui devait rester immobile et silencieux sur le bord de la scène avec le regard tourné vers les coulisses ? Les traumatismes sont tenaces.


Le 11 juin 2017, je vous écrivais à propos de Nocturne n°13 ou L'étonnement des Dieux, la première pièce d'Yves Baot parue chez Édilivre. La quatrième de couverture dit ceci :
Le Bataclan, un 13 novembre au soir... Histoires croisées de 13 personnages au cœur du tumulte et de l'horreur. Futurs imbriqués où le désir restera le dernier ressort de la vie qui va... Et qui gagne... Et ce Nocturne de Chopin, obsessionnel comme une berceuse étrange, accompagnera chacun vers son destin.
La pièce est composée de 6 scènes, chacune mettant en avant un ou deux personnages différents (seuls les binômes interagissent ensemble) pour atteindre le nombre final de 13 (porte bonheur s'il en est). Il y a plusieurs fils rouges qui traversent les scènes, l'horreur du Bataclan bien sûr, puisque c'est le thème de fond, mais aussi Chopin, dont la musique est la bande originale, et l'un des 13 personnages (je ne vous dis évidemment pas qui c'est, ce n'est pas le genre de la maison). Chaque scène fait référence à un épisode de la mythologie grecque et l'auteur suggère par ailleurs une mise en scène en fonction. Il se trouve que j'ai connu sa fille et qu'elle était très calée en mythologie grecque, j'imagine que les chiens ne font pas des chats...
La pièce fait 60 pages, je l'ai lue d'une traite. Je l'ai beaucoup aimée, elle va droit à l'essentiel et pourtant chaque personnage est exploité de sorte à avoir une réelle profondeur. Je ne peux pas m'empêcher d'imaginer ce qu'un•e rescapé•e du Bataclan ressentirait en lisant cette pièce, à mon sens il y a dedans de la joie triste et de l'amertume, j'avais la gorge serrée.


Un an après la publication de Nocturne n°13 ou L'étonnement des Dieux, Yves Baot a réitéré en publiant sa seconde pièce, Polaroïd :
Trois personnages sont là, présents, face à nous, en quête d'eux-mêmes, devant la brutalité d'un secret de famille, fantôme historique relié à une lointaine immigration des Balkans, partiellement oubliée à ce jour... Mais cette photo, vieillie, usée, que l'on ressort des mémoires, donnera-t-elle un éclairage nouveau à ce passé familial bouleversé ?
Les 9 scènes de cette pièce sont habitées par 3 personnages : Claudine, Dominique et Alain, sœurs et frère. Claudine est l'aînée et a aussi la fonction de cheffe de famille, les parents sont morts et elle s'occupe de sa sœur ; Dominique est la cadette et a un sérieux problème de mémoire ; Alain est le petit frère, le petit dernier qui se plaint d'être pris pour un idiot alors qu'il est peut-être simplement infantilisé (est-ce un mécanisme de protection de la part de ses aîné.e.s ?). La musique est toujours présente et l'auteur suggère ici Emir Kusturica ou Goran Bregovic afin de rappeler le secret de famille personnifié, présent mais en même temps si loin. C'est d'ailleurs ce que cette pièce raconte de manière très subtile et imbriquée : un mystère familial qui se présente sous la forme de souvenirs, souvenirs ne parvenant pas à être remémorés par l'enfant du milieu, souvenirs cachés sur des photos, dans des boîtes, les on-dit et la musique de genre. Si les principaux instigateurs ne sont plus, ces souvenirs ont-ils alors vraiment existé ? N'a-t-on pas besoin d'une preuve ? C'est le chat de Schrödinger. C'est aussi ce que laisse penser la maladie d'Alzheimer qui est, selon moi, une forme de mort vivante, à quoi bon rester en vie si c'est pour tout oublier, ne plus savoir qui on est, ne plus rien dissocier ? Ce sont les souvenirs qui nous maintiennent en vie. Rien de pire que de ne plus se rappeler.
Et bien des deux, c'est ma pièce préférée. Sans doute parce qu'elle m'a le plus touchée, ça doit être à cause des secrets de famille et des souvenirs qui se font la malle, je connais des gens à qui ça arrive (genre ma grand-mère) et c'est quelque chose qui me turlupine.

Ancien instituteur, Yves Baot fait du théâtre amateur depuis de nombreuses années (j'ai d'ailleurs eu l'occasion de le voir jouer), il a co-créé la Compagnie des Transports et s'appuie sur le théâtre du Passeur au Mans. Au printemps, Nocturne n°13 ou L'étonnement des Dieux a reçu le prix de l'Auteur sans Piston 2018 des Pays de la Loire (assez fan du nom de ce prix, j'adore l'humour) et sera jouée à Bordeaux et en Seine-et-Marne par des compagnies locales qui ont obtenu les droits. Quant à Polaroïd, elle sera montée au Mans entre 2019 et 2020.

dimanche 4 novembre 2018

La Belle et la Bête : Elodie Frégé et André Manoukian en concert jazz.

Je suis parfois amenée à faire des choses (un peu) surprenantes et me rendre à un concert de jazz en fait partie. C'est un style que je n'écoute absolument pas et que je connais encore moins. J'ai toutefois eu l'occasion d'aller voir et écouter le duo Elodie Frégé / André Manoukian, dits La Belle et la Bête ou l'histoire d'un pianiste éternellement amoureux d'une chanteuse inaccessible, dans le cadre du festival vendéen Les Hivernales. Je ne suis pas sûre qu'il soit nécessaire de les présenter, on connaît bien la superbe Elodie Frégé, véritable poète à la voix fantastique, et André Manoukian qui, au-delà de son rôle de juré à Nouvelle Star et de son incorrigible prose sexuellement explicite, est quand même un putain de musicien qui pourrait parler des heures durant de gammes pentatoniques sans que je m'ennuie.

© Khortege

Tous les deux vont super bien ensemble, ils ont lancé cette formation dont je vous laisse écouter les raisons via cette interview d'Elodie Frégé que nous avons réalisée pour notre émission de radio. On vient pour écouter des torch songs, ces chansons inhérentes au jazz qui parlent d'un amour perdu ou à sens unique, de relations cramées et autres afflictions amoureuses. Elodie Frégé, réincarnation de Rita Hayworth, et André Manoukian interprètent ainsi Cry Me A River, popularisée par Julie London en 1955, ou encore My Funny Valentine, standard de jazz tirée de la comédie musicale Babes In Arms (1937) et interprétée plus tard par Chet Baker (en 1952), Ella Fitzgerald (en 1956) ou encore Rickie Lee Jones (en 1982), j'en passe et des meilleures (quoique non, les meilleures sont citées ici). Quelques chansons en français aussi avec, entre autres, La Ceinture, titre d'Elodie Frégé sorti en 2006 sur son album Le jeu des 7 erreurs (écrit par elle-même ainsi que Benjamin Biolay et Keren Ann). Et puis les chansons sont entrecoupées d'anecdotes jazzy d'André Manoukian, subtilités qu'on a déjà pu entendre sur France Inter si on est un.e fidèle auditeur.rice, et c'est passionnant.

Je connais évidemment quelques classiques mais ce que j'ai le plus apprécié dans ce concert, c'est l'accessibilité. J'aime apprendre et ce n'est jamais aussi intéressant que quand les professeur.e.s sont eux.elles-mêmes captivé.e.s. Je suis une passionnée de musique et je sais que je n'aurai jamais assez d'une vie entière pour combler mes lacunes, aussi l'occasion a été saisie ici (j'ai même pu faire la bise à Elodie Frégé à la fin du concert, le rêve de toute une vie).

Des nouvelles dates sont prévues les mois à venir mais quitte à parler de ma région, sachez qu'Elodie Frégé et André Manoukian reviennent dans le coin le 27 avril 2019, à Olonne-sur-Mer.

https://www.youtube.com/watch?v=7Us2-arhrR4
Et ces photos-là, c'est moi qui les ai prises.

vendredi 2 novembre 2018

The Dressmaker, de Jocelyn Moorhouse.

Sur la nouvelle version de ce blog, j'ai décidé de parler un peu moins de cinéma. Je regarde plein de films mais je ne suis pas une passionnée. Je regarde de tout, sauf les œuvres délirantes qui amènent les spectateurs à réfléchir longuement sur le sens de la vie (mais je vis avec un homme qui adore ça). Plutôt que d'écrire des micro-critiques histoire de faire du remplissage, j'ai décidé de ne parler que quand j'avais des choses à dire (ça me paraît assez sage).


Un vendredi soir où j'étais seule chez moi, j'ai allumé Netflix et j'ai jeté un œil à ma liste constituée depuis la création. Mon choix de film s'est porté sur The Dressmaker (V. F. : Haute Couture), de la réalisatrice australienne Jocelyn Moorhouse (elle a produit Muriel's Wedding, en 1994, avec Toni Collette, un de mes films préférés). L'histoire se déroule en 1951 dans un village australien essentiellement peuplé de rustres mesquins. Tilly Dunnage (Kate Winslet) y revient après de nombreuses années d'exil forcé pendant lequel elle est devenue couturière auprès des grandes maisons européennes de l'époque. Elle retrouve sa mère Molly, considérée comme la vieille folle du village, et les autres habitants qui l'ont bannie, pas spécialement heureux de la revoir. Il n'est toutefois pas difficile pour Tilly de les amadouer puisque son réel talent de couturière attire toutes les femmes qui se pressent à sa porte pour se faire confectionner de nouvelles tenues. Tilly est revancharde mais elle a un doute sur son passé : elle a peut-être bien commis un meurtre lorsqu'elle était enfant, et tout le monde s'en souvient bien sauf elle.

J'ai adoré ce film. Je suis plutôt facile à surprendre mais The Dressmaker n'est vraiment pas cousu de fil blanc (humour de circonstance), il y a des rebondissements étonnants et surtout aucune morale à la con. Kate Winslet est là pour se venger, elle n'est pas vraiment animée par la haine mais elle est en quête de compréhension et ça passe par le fait que chacun.e doit récolter ce qu'il.elle mérite. En fait, c'est aussi drôle que dramatique, c'est un peu shakespearien, ça en fait un film atypique. On retrouve également Liam Hemsworth, qui fait le job d'un Hemsworth, à savoir le beau blond musclé poussiéreux avec ses fêlures (ou pas) (c'est tout ce qu'on lui demande) et j'ai aimé ce que Jocelyn Moorhouse a fait de son rôle, et aussi Hugo Weaving que j'ai trouvé fabuleux (comment ne pas ? Son rôle est magistral).

J'ai cru comprendre qu'il n'était jamais sorti en France. Ça n'a sans doute pas de rapport mais le titre français est catastrophique (j'enfonce des portes ouvertes), quelle idée de titrer Haute Couture quand The Dressmaker est quand même plus subtil ? Je trouve que le titre français aseptise l'œuvre et n'a aucun sens. Bref, au-delà de ça, c'est un excellent film pendant lequel on jubile volontiers.