L'Éducation nationale m'a tuée.

Avez-vous déjà essayé d'écrire un quelconque texte avec une lettre manquante sur votre clavier d'ordinateur ? Je vous devance et je suis d'accord avec vous : tout dépend de la lettre. Moi, c'est la lettre T. Ça pourrait être pire, mon clavier aurait pu se transformer en clavier lipogrammique en E, mais je me sers quand même beaucoup du T car je connais mes conjugaisons (entre autres). Alors voilà, je vais devoir investir dans un clavier indépendant puisque voir photo et je n'ose pas y aller à la super glu.


Je suis (de nouveau) au chômage. Enfin ! Non pas que la situation me ravisse, loin de là, mais j'étais assez pressée de terminer mon CDD. Je ne vais pas y aller avec le dos de la cuillère, en 32 ans sur cette planète, ma vie n'a jamais été aussi compliqué qu'en 2018 (et même depuis l'automne 2017). J'imagine que ça m'apprendra à cumuler les expériences, à savoir un travail qui me rend maboule et une psychothérapie super vnr. Quelle idée, franchement.
Quand j'ai fini mon contrat d'assistante d'éducation dans le meilleur lycée du monde, je suis partie avec tellement de tristesse que je n'avais pas l'intention de reprendre le même boulot dans un autre établissement. Je savais pertinemment qu'il ne s'agirait jamais des mêmes ambiances et façons de travailler. J'ai donc repoussé mes obligations jusqu'au dernier moment et j'ai atteint la fin de mes droits de chômage, deux années complètes que j'ai dédiées au bénévolat à la radio et à ma remise en question souvent violente. Je n'ai passé qu'un mois sans revenus, grâce au bouche à oreille j'ai trouvé un remplacement de surveillante éducatrice dans un collège privé. Ça ne m'a pas enchantée mais il faut bien bouffer et j'avais l'expérience nécessaire. Sauf que si j'avais su à l'avance comment ça allait se passer, je me serais barrée en courant sans même me retourner.

Je doute avoir encore le recul nécessaire, mon contrat s'est terminé la semaine dernière, mais j'ai quand même eu l'occasion de faire un bilan complet des huit derniers mois. Bien des choses m'ont gavée, tant et si bien que j'ai du mal à trouver quelque chose de positif, si ce n'est qu'on ne m'y reprendra plus. Il serait malvenu de ma part de blâmer chaque élément, c'est l'association d'un tout qui m'a pourri la vie. Je ne pense pas exagérer, je crois m'être retrouvée au bord (très, très près) du burn out. Je n'ai jamais été mise en arrêt (et n'ai jamais demandé à le faire) à cause de ma dépression, et si je peux éviter de tenir au courant mes supérieur.e.s et collègues ça m'arrange, je ne tiens pas à ce que les regards sur moi soient biaisés. A ce sujet je n'invente rien, je l'ai déjà expérimenté et c'est extrêmement désagréable. Je développerai dans un prochain billet. J'ai donc tenu pendant huit mois en cumulant quelques emmerdes, mon boulet permanent à la cheville d'une part, et aussi le retour des maladies : longues bronchites, rhino-pharyngites et grippe une fois par mois, impossible d'y couper quand on arrive dans l'éducation (ou qu'on y revient après une longue période), la gelée royale est impuissante. J'ai également accumulé une fatigue extraordinaire alors oui, les faiblesses mentale et physique était totales même si ça me gave de l'admettre.
Des bases très compliquées pour faire face à un public de collégien.ne.s, des enfants de 9 à 16 ans avec des profils de tous horizons : les "classiques", les SEGPA, les précoces, les dyslexiques, les handicapé.e.s et un petit peu de mixité sociale, j'ai tout vu. Cependant, peu importe à quelle catégorie ces gosses appartiennent, ils ont des points communs : ils crient, s'agitent et s'insultent. Ils ont absorbé le peu d'énergie et de patience que j'avais.

Je suis arrivée dans ce collège à la rentrée des vacances de la Toussaint. J'ai débarqué chez ces mômes, dans leur antre, j'étais une étrangère parmi une équipe pédagogique installée depuis plusieurs dizaines d'années pour la majorité. J'allais être testée, c'est la base. Je n'étais cependant pas un lapin de six semaines : ni trop jeune, ni débutante et avec mes certitudes (même-si-le-collège-c'est-différent-du-lycée-tu-vas-voir). A la fin de mon tout premier jour, je suis rentrée chez moi en pleurant. J'ai tout de suite compris que j'allais en chier sévèrement, je débitais tellement de larmes que je n'arrivais pas à m'arrêter. Je ne voulais plus y retourner, je souhaitais tout annuler.
J'ai dû réussir à faire dire à mon cerveau que huit petits mois n'étaient pas la mer à boire (en fait si mais bon) puisque j'ai franchi la ligne d'arrivée. Sur les rotules et avec la langue qui pendait depuis le mois de décembre, mais j'ai tenu. En fait il m'a surtout suffit d'une petite phrase prononcée de manière totalement décontractée par mon psy il y a un peu plus de deux mois alors que j'étais à bout, il m'a simplement dit que j'étais capable de tenir jusqu'à la fin. Je ne sais pas si je dois ressentir de la fierté ou non (bof) mais une chose est sûre, je ne veux plus jamais ressentir ça.

C'est un fait indéniable, j'ai été incapable de m'adapter aux collégien.ne.s. Une année scolaire même pas complète ne suffit certainement pas à s'y faire, si j'avais dû rester travailler là-bas ça m'aurait pris des années (je n'ai pas la foi, ni le courage, ni la patience). A moins que ça ne soit une vocation, il faut tout changer : adapter son vocabulaire ("Madame, ça veut dire quoi ce mot ?"), ne pas tourner autour du pot, aller droit au but, établir une discipline intraitable, punir et ne pas se contenter de menacer. C'est de cette façon qu'on commence et il ne faut surtout pas lâcher trop de lest parce que les collégien.ne.s sont des animaux sauvages et féroces, quand ils sentent l'odeur du sang c'est terminé. Figurez-vous que je me suis retrouvée en conflit avec une élève de cinquième à la fin de l'année, je me demande d'ailleurs comment on peut loger tant d'insolence dans un si petit corps. Lorsqu'une de mes collègues lui a demandé pourquoi elle avait ce comportement avec moi, elle lui a carrément répondu qu'elle se savait supérieure à moi et que j'étais faible. Elle a employé ces mots exacts. A 12 ans.

Moi qui prône plutôt l'éducation positive, je me suis retrouvée dans la position d'un vigile ou d'une gardienne de prison, à finir par hurler sur des gamins qui n'ont rien demandé. S'il existe des enfants mal élevé.e.s, il ne s'agit pourtant que d'un tout petit pourcentage dans un seul établissement mais ce sont des enfants chronophages. J'ai détesté chaque minute où je me retrouvais seule à surveiller une salle remplie de 50 à 80 mômes qui avaient envie de tout sauf d'être en étude (on les comprend, d'autant plus quand ils s'y retrouvent plusieurs fois dans une même journée). Je voulais être dans l'accompagnement et le relationnel, comme au lycée, je n'ai que très peu pu les aider à faire leurs devoirs parce que c'était la discipline qui primait. Impossible d'accorder du temps. J'ai été déboussolée quand j'ai compris que les élèves se fichaient totalement de leurs camarades, leur demander de faire le silence par respect pour les copain.ine.s qui veulent bosser n'a strictement aucun impact. Aujourd'hui je me pose la question : étaient-ils égoïstes ou bien est-ce parce que c'est moi qui ordonnais ?

La guerre, ça n'a été quasiment que ça entre les élèves et moi. J'étais d'ailleurs foutue dès ma première semaine de boulot, je me suis faite détester et ça m'a minée. Je ne faisais pas ce job pour qu'on m'adore mais je ne voulais pas pour autant qu'on me haïsse. Je voulais apporter quelque chose, semer des graines, à la place j'ai donné des coups d'épée dans l'eau pendant huit mois.

Le collège dans son ensemble est-il la bouche de l'enfer ? Clairement, oui. Je ne connais pas une seule personne qui a adoré ces années scolaires. Je me suis moi-même souvent fait la réflexion : mon propre passage au collège s'est très bien passé, comment est-ce possible ? C'est très simple, j'ai subi le harcèlement scolaire à l'école primaire. Alors à partir de la sixième, je me suis toujours greffée aux groupes des plus populaires. Pendant quatre ans, mes différent.e.s ami.e.s m'ont servi de paravent et m'ont protégée sans s'en rendre compte (quelques séances de psy pour analyser ça, je ne vous le cache pas). Dans la cour de récré du collège, la violence est perpétuelle. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai entendu des insultes à base de sale victime, sale chômeur, gros pédé, salope, pute et tutti quanti. Les gamin.e.s qui restent toujours seul.e.s parce qu'il.elle.s sont rejeté.e.s par des groupes pour des raisons fallacieuses. C'est abominable d'observer tout ça avec ses yeux d'adulte et de se rendre compte qu'on n'arrive pas à changer la donne malgré tous les efforts qu'on fait. Je n'ai pas de solution à proposer si ce n'est l'éducation, encore faut-il que tout le monde s'y mette.

Bilan des courses, je suis usée jusqu'à la corde. J'ai développé une intolérance maximale au bruit et j'ai commencé à prendre des somnifères pour dormir. Je ne veux plus jamais travailler dans un collège de toute ma vie, ce n'est bon ni pour moi, ni pour les élèves. Nous ne nous comprenons pas. Je n'ai pas la fibre et j'ai une admiration incroyable pour celles et ceux qui l'ont. 

2 commentaires:

  1. Et bien, tes allusions à ton collège laissaient penser que c'était galère, mais je ne pensais pas que c'était à ce point... je m'estime vraiment heureuse en te lisant, le collège où je travaille est vraiment à l'opposé de ce que tu décris. Est ce que c'est l'effet campagne qui joue ? Le fait que ce soit un tout petit établissement ? Mais chez nous, les élèves sont respectueux et solidaires les uns des autres, on entend très très peu d'insultes, et la discipline est loin d'être la partie la plus grande du travail. On est dans l'accompagnement scolaire, social et émotionnel,mais je pense vraiment que nous avons une chance inouïe et que nous sommes des privilégiés (tout comme les élèves de ce collège). En tous cas je te souhaite bonne route ;-)

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    1. Je pense que beaucoup de facteurs sont à prendre en compte dans une ambiance aussi bonne que mauvaise. J'ai connu aussi des conditions exceptionnelles dans mon ancien établissement, il faut en profiter !

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