I listen and I hear you speak.

Pendant très longtemps, je me suis targuée de provenir d'une famille normale et saine. Les facteurs dominant cette affirmation étaient les suivants : mes parents étaient plutôt fun, plus jeunes que ceux de mes potes et en plus ils n'avaient pas (encore) divorcé. Ma vraie famille ne s'est toujours résumée qu'à eux ainsi qu'à mon frère, les autres personnes en orbite autour de ce noyau dur étaient à priori complètement frappées. J'avais des œillères, je prends conscience à 32 ans et 7 mois de psychothérapie que tout le monde est complètement jeté, moi y compris, et qu'aucune famille au monde n'est réellement saine. On laisse des empreintes sur nos enfants à cause de nos principes éducatifs et de nos blessures, c'est la théorie du ruissellement familial. Je suis aujourd'hui d'une humeur plutôt neutre, ce qui me permet d'affirmer qu'il y a sans doute une forme de fatalité réversible. Nous n'avons pas vraiment les moyens d'éviter notre éducation mais la possibilité nous est donnée de prendre du recul face à elle et d'essayer de ne plus se définir par rapport à elle.

Marie Curie

Malgré mon fourvoiement sur la manière dont je percevais mes parents, j'ai toujours su observer les membres plus ou moins lointains de ma famille. Il y a énormément de personnes que je n'ai jamais connues à cause de secrets de famille d'un côté, et d'écarts d'âge très importants de l'autre. Cet autre côté a été (et l'est toujours) peuplé de gros misogynes et j'ai toujours entendu des histoires négatives à propos des femmes. Propos relayés par d'autres femmes, ma mère notamment. Je ne les ai jamais connues alors qui suis-je pour les juger, mais j'ai toujours trouvé très injustes les traitements faits à deux de mes grandes-tantes, pour ne citer qu'elles. La première, c'est Thérèse. Elle est morte largement centenaire il y a quelques années et cette femme a vécu la vie qu'elle entendait, du moins c'est l'aspect qu'elle a donné. Elle était la deuxième d'une fratrie de cinq enfants élevés par un père misogyne (en revanche je ne saurai dresser un portrait de sa mère). Elle a été mariée à un homme qu'on a toujours dit plus ou moins simplet, je crois surtout que c'était un type gentil qui aimait sa femme et la laissait vivre sa vie, ce qui était plutôt rare pour l'époque. Le fait est que Thérèse avait un fort caractère, je ne l'ai rencontrée qu'une seule fois et j'avais beau n'avoir que 11 ans (elle plus de 90), j'ai été marquée par son charisme. Elle et son mari n'ont jamais eu d'enfants : y avait-il un problème physiologique ? Ou plutôt une histoire d'envie ? Parce que si ça se trouve, Thérèse n'a jamais voulu de gosses, est-ce qu'on s'est seulement déjà posé la question ? Un cousin de mon père a adoré m'expliquer qu'elle passait son temps à tromper son époux. J'ai envie de dire : grand bien lui fasse. Moi je préfère retenir qu'elle a obtenu une licence de chimie alors que son père ne voulait pas qu'elle fasse d'études et qu'elle a été titularisée conservatrice de bibliothèque scientifique à la Sorbonne en 1975. Le cousin dont je viens de parler détestait sa mère. Et sa mère, c'était Françoise, la sœur cadette de Thérèse. Françoise a eu un premier fils, puis un second dix ans plus tard. Elle ne s'est pas beaucoup occupée d'eux, surtout du petit dernier et il lui en veut beaucoup. Regardez comme on évite tout un tas de drames familiaux depuis que la contraception et l'avortement sont légaux... Françoise aurait-elle gardé ses fœtus si elle avait pu s'en séparer ? Et si elle avait eu accès à la pilule, aurait-elle seulement voulu avoir des enfants ? Peut-être pas, mais l'Histoire ne nous dira jamais comment les utérus de Françoise et Thérèse fonctionnaient. Aujourd'hui-même, j'ai remarqué qu'un vase en porcelaine appelé Les chevaux de Neptune et datant de 1933, une œuvre d'art créée par des hommes et exécutée par Françoise, était chez Sotheby's. Françoise était artiste-décoratrice à la manufacture de Sèvres, peut-être que si elle n'avait pas eu d'enfants, qu'elle n'avait pas été élevée par la misogynie et contrainte par le patriarcat, peut-être que c'est elle qui aurait créé cette œuvre.

Louise Bourgeois

Peut-être. Avec des si. Va savoir... J'ai longtemps cru que nous étions prisonniers de notre éducation. Si on ne fait rien, plus le temps passe et plus nous devenons le reflet de nos parents. Je ne veux pas être mes parents d'aujourd'hui et encore moins ceux de demain. Je veux être la rébellion juvénile de ma mère, je veux être le charisme de Thérèse, je veux être la sensibilité de Françoise, je veux être la beauté d'Elisabeth, je veux avoir la fierté de Cécile et je ne veux surtout pas avoir le destin funeste de Marthe et Marie-Louise, je ne veux pas être la mesquinerie de Christiane et l'oubli de soi de Nicole. Quant à la misogynie toxique des hommes de ma famille, elle ne ruissellera certainement jamais sur moi.

6 commentaires:

  1. J'ai particulièrement été touchée par ton texte. Je réfléchis énormément sur les liens familiaux, ce qu'on sème et ce que les enfants récoltent. Je sais qu'il y a de la reproduction parce que beaucoup n'arrivent pas à prendre de recul.

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    1. Je pense qu'on se transforme très facilement en nos parents à mesure que nous vieillissons. Ce n'est pas inévitable mais encore faut-il s'en rendre compte et lutter contre ça. Quand ça concerne des travers, du moins. Personnellement, ça m'effraie énormément.

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  2. J'ai un peu le même sentiment, quand j'étais petite je pensais avoir la famille standard parfaite, je me disais : mes parents ressemblent aux mariés qu'on mets sur les gateaux de mariage, lui grand brun beau, elle svelte blonde, belle. Et puis on grandit, et à l'adolescence les craquelures deviennent des fissures, des crevasses, et parfois c'est difficile de regarder ça en face, tous les non dits, les traumatismes familiaux qu'on n'évoque qu'à demi mot et qu'on découvre d'un coup de but en blanc au détour d'une conversation. Ton texte est fort et touchant, merci pour ça

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  3. Un de tes meilleurs articles Lulu

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    1. Bah c'est fou quand même, j'ai écrit ça soudainement après mon petit dej en plus !

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