Ariane, 36 ans, et sa meilleure vie.

Bien qu'aujourd'hui soit un jour très spécial (le nouvel album de KT Tunstall vient de sortir), je n'avais pas l'intention de m'épancher sur ce blog parce que j'ai la flemme de tout depuis plusieurs jours. Cependant, il y a une chose qui arrive souvent à passer par-dessus, c'est ce mélange sec et acide de consternation et d'agacement qui ne s'évaporera que le jour où j'aurais enfin décidé de faire une retraite spirituelle en Inde (jamais, donc).

Ce constergacement n'arriverait peut-être pas si  je ne passais pas autant de temps sur Internet. Internet est formidable, il y a tout sur Internet. Tout, oui, c'est un peu le problème. Je suis un être humain, la première chose que je fais quand je sors d'un sommeil peuplé de rêves ridicules et assommants qui me font mal au dos (je vous jure qu'il y a une relation de cause à effet), c'est de regarder mes réseaux sociaux sur mon téléphone avant même de poser un pied par terre. Et oui, triste vie de millennial digital native diront celles et ceux né.e.s avant 1980. Bref, j'ai atterri sur Facebook. J'ai trouvé dans ma timeline la vidéo d'un média pure player dont le leitmotiv est "raconter des histoires de gens qui ont décidé de changer le cours de leur vie." OK, vu. La vidéo en question nous présentait Ariane, 36 ans, ex-cheffe de produit dans la mode qui a fait un burn out et est ensuite devenue journaliste historique chez France Télévisions.

Wow, d'accord, je vous le concède, ça fait beaucoup d'informations. J'ai regardé entièrement et enregistré dans ma mémoire ce témoignage de 13 minutes et je passe mon temps à l'analyser depuis que je suis sortie de mon plumard. Ariane, 36 ans, semble épanouie et c'est super cool pour elle, c'est tout le mal qu'on peut souhaiter à n'importe qui. Ariane a aussi fait un burn out et c'est moins cool, elle raconte qu'elle a pris conscience, en pleine réunion, de la vacuité de sa vie et a tout bonnement abandonné son poste pour partir vivre chez sa grand-mère en province. Elle y est restée six mois pendant lesquels la dépression l'a consumée. Elle a fini au RSA alors qu'elle a connu l'opulence mais elle a fini par se relever en lisant des philosophes tels que Spinoza, Platon et Épictète. Elle a écrit un livre historique (l'Histoire est sa passion) qui s'allie à une sorte de quête personnelle, et puis elle a été embauchée par Stéphane Bern. Je résume mais c'est à peu près ça.

Ariane abandonnée par Thésée, 1774, par Angelica Kauffmann

C'est formidable de changer de vie comme ça, de péter une pile mais de se relever comme une guerrière ! Alors pourquoi suis-je aussi amère ? Je suis saoulée parce que l'histoire d'Ariane est glamour. Dans la vraie vie, le glamour n'existe pas, la vraie vie c'est de la merde et je compare mon expérience à la sienne, que faire d'autre ? Ce pure player m'oblige à le faire. Il me jette à la gueule le témoignage extraordinaire d'Ariane et m'expose ce message subliminal : quand on veut, on peut. Ça revient d'ailleurs à la question du mérite qui est un sujet parallèle. La philosophe Chantal Jaquet a dit sur France Culture (je vous ai dit que je passais beaucoup de temps sur Internet) que le mérite est une construction politique destinée à conforter l'ordre social en insistant sur les capacités personnelles des individus. Il était surtout question ici de la politique française actuelle mais je trouve que ça se vérifie dans ce genre de cas : tu ne mérites de t'en sortir que si tu fournis l'effort pour, si tu acceptes d'être en dépression alors tu seras en dépression toute ta vie, seul.e.s les braves ont la clef du Paradis. Ariane a lu Épictète et Ariane témoigne, Ariane donne l'exemple. Merci Ariane.

Ben non, pas merci Ariane. Ariane et moi, on n'a pas la même vie. Elle en a chié, jamais je ne supposerais le contraire. Elle a aussi raison sur un point que je n'ai pas encore évoqué, elle explique qu'on ne doit pas se définir par rapport au travail (soit le contraire de ce que nous serine Emmanuel Macron) et j'ai tendance à penser pareil. Sauf que moi, je n'ai jamais pu faire d'économies grâce à mon job de cheffe de produit payé 5000 balles par mois, je n'ai que 200€ sur mon compte épargne, somme arrivée là grâce à ma prime de fin de CDD au mois de juin. J'ai la chance de toucher le chômage car je n'ai jamais abandonné mon poste rémunéré au SMIC mais hey, je ne dois pas me plaindre, je mérite ma situation car je n'ai validé aucun diplôme après mon bac. Je ne fais aucun effort, les gars.

Je vous avoue que moi aussi j'aimerais bien écrire un livre. Je ne sais pas dans quelles conditions Ariane a été publiée mais à priori ça s'est bien passé pour elle puisqu'elle a pu faire sa promotion sur les plateaux télé. J'ai envie de féliciter Ariane car ce n'est pas toujours facile de se faire éditer quand on propose un premier manuscrit, à fortiori quand on est une femme (encore aujourd'hui, oui). J'aimerais bien changer de vie, aussi. M'épanouir quelque part, passer de ronce à rose. Au lieu de ça je suis complètement aigrie, j'envie ces vies que je n'aurai jamais alors que je devrais me contenter d'accepter mon quotidien tel qu'il est, accepter que peu de choses sont prévisibles. Dans les faits, dans quelques mois je ne pourrai plus payer ma maison et j'ai une peur panique de reprendre le travail. Ça m'angoisse tant et si bien que je dois postuler depuis une semaine sur une offre d'emploi qui recherche clairement quelqu'un comme moi mais je me sens juste incapable de faire face au public qui me concerne (des adolescents). Je suis littéralement traumatisée par ma dernière expérience professionnelle et ça me fait tellement suer de l'écrire que j'ai cessé d'écrire cette phrase au milieu pour aller manger des Chocapic.
Je n'ai pas de grand-mère en Poitou-Charentes chez qui je peux me réfugier et j'ai une pression constante sur mes épaules : va mieux, travaille et vis. Je vous emmerde.

Ariane, c'est la fille mince qui dit aux filles grosses de s'accepter telles qu'elles sont. Elle a eu des complexes parce que tout le monde en a, mais maintenant ça va mieux alors elle se permet de vous donner son avis sur la question. Bien sûr que changer de vie est la clef du bonheur quand on estime que celle qu'on a est pourrie, mais c'est réservé à une élite. Ariane dit qu'il faut trouver son truc parce qu'il n'existe pas de mode d'emploi pré-établi de la meilleure vie, moi ça fait dix ans que je cherche.

Pour voir le témoignage d'Ariane, 36 ans, qui vit sa meilleure vie, c'est ici.

7 commentaires:

  1. En fait ce qui est chiant avec le burn out d'Agathe, c'est que c'est une sucess story du burn out (sans doute malgré elle, à cause de l'effet de narration de ce genre de médias). Avec une chronologie maîtrisée (6 mois vs 3 ans pour ma mère...), une finance maîtrisée (ses économies lui permettent de gérer sa crise; elle ne "pèse" quasiment pas socialement (on est d'accord le chômage est un droit)), un cadre "idéal" (chez sa grand-mère au vert)... Et bien sûr une renaissance de phœnix qui la réintègre dans le tissu social, dans la place qui revient à une personne de sa position sociale (elle n'a pas décidé de faire éleveuse de poules ou caissière; elle a eu la possibilité de faire un choix). Bref tout ça est un peu trop bien léché et donne à voir à mon sens un burn out tellement socialement acceptable qu'il ne semble quasiment plus faire sortir la personne qui le vit de la société.

    Bref, mêmes conclusions que toi.

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    1. Une fois n'est pas coutume, tu résumes le problème avec perfection.

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  2. J'ai tenu une minuscule minute tant la vidéo est insupportable. Effectivement ce n'est pas contre elle, la pauvre, mais combien de temps encore va t'on mettre en avant ces récits de "changements de vie ", de "découverte du sens profond de l'existence" par des privilégiés qui te racontent en filigrane qu'ils ont pu découvrir "qui ils sont vraiment, qu'ils ont enfin pu "être en phase avec leurs désirs"...après leur burn-out, pour nous pondre au fond une belle success story bien propre et léchée. Et rien, jamais, sur les mécanismes systémiques de merde qui écrasent les gens d'en bas, ceux qui triment pour un salaire de misère et sont broyés menus, ceux qui n'auront pas le luxe de se payer un tour du monde ou une mise au vert chez mamie pour une 'remise en questions de leur désirs", parce que sinon, putain tu perds ta baraque, la garde de tes mômes et les pauvres miettes que tu avais pu rassembler. La remise en cause du système ne fait pas vendre, elle fait flipper. Alors on continue à se focaliser sur des petits cas bien gentillets qui continuent à faire tourner la baraque, avec ce gout légerement "disruptif"; tiède à souhait, "je suis sortie des clous hihihi"... cher à notre bon royaume macroniste. Infect.

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  3. Amen. (Et comme toujours c'est très bien écrit.)

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  4. Tout ce qu'on voit à la télé relève aussi une part de fiction, ce témoignage a peut-être des parts de vérité mais fortement exagérée justement pour complaire à notre société et à ses idées de la méritocratie illusoire. Je suis touchée par tes articles quand je te lis.

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