jeudi 29 novembre 2018

J'ai mes règles.

J'ai mes règles. Je sais, c'est surprenant, mais j'ai mes règles. D'ailleurs, non seulement j'ai mes règles, mais en plus, aujourd'hui est le premier jour de mes règles. J'ai encore fait un calcul savant, dont le résultat est, du moins, plus approximatif que dans mon dernier billet. Je dois être à mon 240ème cycle, soit environ 960 jours cumulés pendant lesquels mon endomètre se désagrège, pendant lesquels mon sang coule entre mes cuisses. Et oui les gars, voici la vérité toute nue : je saigne.

J'ai eu mes premières règles en juillet 1997, l'été entre le CM2 et la sixième, je venais tout juste d'avoir 11 ans. Et je partais en vacances à La Rochelle tout de suite après. Ne pouvant pas me baigner pendant le séjour, ma mère a voulu m'apprendre à mettre un tampon et ça s'est mal passé. Enfin ça ne s'est pas passé du tout, le tampon n'est jamais rentré et je me souviens encore de la douleur. S'il vous plaît, ne faites pas ça chez vous (à 11 ans quand vous avec vos règles pour la première fois, s'entend).
L'arrivée de mes règles a stoppé ma croissance. La courbe divinatrice de mon carnet de santé annonçait un splendide mètre soixante-dix-sept à l'âge adulte, mes rêves d'enfant m'imaginaient mannequin. Je me suis arrêtée sept centimètres plus tôt. C'est loin d'être ridicule mais figurez-vous que je reste quand même la plus petite personne de ma famille. Je n'ai évidemment jamais été mannequin mais avoir été plus grande plus vite que mes camarades de classe m'a permis d'être une des meilleur.e.s en saut en hauteur. En revanche, ma taille ne m'a strictement servi à rien pendant les cours de natation en cinquième. Premièrement, il fallait déjà que j'apprenne à nager et, deuxièmement, mes règles débarquaient parfois. Un jour, je me suis rendu compte que je les avais alors que je me changeais dans les vestiaires. Je me vois encore réunir tout mon courage pour annoncer cette fâcheuse nouvelle à mon professeur qui avait facilement un demi siècle de plus que moi. J'étais gênée et profondément désolée. Je me suis plantée devant lui et je lui ai dit dans un seul souffle : "M'sieur j'peux pas faire piscine j'ai mes règles.". L'air interdit l'espace d'une seconde ou deux, il m'a répondu : "Ah." et je me suis assise sur le banc pendant le cours.

Même si j'ai eu la chance d'avoir été rapidement réglée de façon millimétrée, j'ai connu plusieurs fois l'arrivée surprise de mes règles pendant mes années au collège : n'avoir aucune protection dans mon sac à dos, devoir porter mon pull autour de la taille parce que j'avais tâché mon jean et, surtout, avoir honte. C'est fou quand on y pense. Avoir honte d'un phénomène physiologique qui arrive à quasiment la moitié de la population mondiale depuis des millénaires et qui va nous prendre 42 ans de notre vie en moyenne. Je n'écris pas ces lignes pour répéter ce qu'on se tue à dire depuis de nombreuses années, à savoir que c'est encore à cause du patriarcat qu'on en est là (je résume mais, franchement, ai-je tort ? Bien sûr que non). Je voulais juste vous dire que la civilisation ne va pas s'effondrer au moment où j'ai mes règles passera vos lèvres (j'adore l'humour). J'ai attendu d'avoir 30 ans pour ne plus avoir honte de mes règles : j'en ai fini de chercher tout un tas de métaphores pour n'en parler qu'en cas de besoin vital. J'ai mes règles, les gars, et treize fois par an, putain. Quand je travaillais encore au collège, une élève de cinquième est, un jour, venue me trouver sur la cour et m'a dit en rougissant et de la façon la plus discrète possible qu'il fallait que je lui ouvre sa salle de classe afin qu'elle puisse aller y chercher des trucs parce qu'elles avaient ses trucs de fille. J'ai d'abord été navrée qu'elle me parle de cette façon, puis je me suis souvenu qu'elle n'avait que 12 ans et qu'on lui avait certainement appris que les règles, c'est quelque chose de sale dont on ne parle pas, surtout pas devant les garçons. Je n'ai jamais cherché à la mettre dans l'embarras mais je lui ai expliqué mon point de vue sur le sujet : ne pas avoir honte d'un phénomène physiologique qui concerne quasiment la moitié de la population mondiale depuis des millénaires et qui va lui prendre 42 ans de sa vie en moyenne. Et aussi, qu'elle prononce les mots règles, serviette et tampon parce que merde, si des personnes doivent se sentir gênées, ce sont ses idiots de camarades, pas elle (mais ça, c'est vraiment histoire de dire, personne ne devrait être mal à l'aise avec ça, c'est ridicule). Tête en l'air, cette élève est revenue me voir plusieurs fois au fil de l'année scolaire pour que je lui ouvre sa salle de classe où se trouvaient ses affaires. Je vous garantis qu'au mois de juin, elle ne rougissait plus, employait le bon vocabulaire et ne chuchotait même plus.

Quand nous avons un utérus en état de marche, nous subissons nos règles. Certaines personnes plus difficilement que d'autres (parce que l'endométriose, par exemple). Moi, j'ai de la chance, j'ai mes règles depuis vingt-et-un ans et quatre mois et elles s'annoncent toujours poliment. Je ne suis jamais contente de les voir parce que, là encore, j'ai attendu d'avoir 30 ans pour apprendre à bien connaître le syndrome prémenstruel et ce qu'il provoquait chez moi. Notamment, et si ce n'est pas le cas chaque mois, ça arrive très souvent, il accentue mes symptômes dépressifs. Comme si j'avais besoin de ça.

Souvenez-vous, cette photo de Rupi Kaur avait été bannie d'Instagram.

J'ai mes règles. C'est un non événement. Et pourtant il faut en parler parce que ça a beau être normal, ce n'est pas encore totalement normalisé. Parlez-en sans gêne, sans honte, avec vos filles, vos nièces, vos élèves, les filles de vos potes. Faites-leur lire des livres cools, comme Le grand mystère des règles de Jack Parker, ou encore Ceci est mon sang d'Elise Thiébaut. Et puis allez lire Les Flux aussi. N'oubliez pas vos fils, vos neveux et les fils de vos potes. Ils sont gênés parce qu'ils ne comprennent strictement rien à la chose. C'est bon quoi, merde à la fin.

4 commentaires:

  1. J'ai été surprise au collège de voir autant de mes amies prendre des précautions de vocabulaire là dessus, surtout que ma mère ne l'a jamais fait, à la maison on a toujours parlé d'avoir ses règles de manière assez naturelle... J'en suis assez reconnaissante au final. Le truc qui m'a le plus étonnée par la suite, c'était de découvrir avec la cup et les serviettes lavables qu'en réalité les règles ne sentent pas mauvais, ne sont pas sales... Alors que c'était un peu le sentiment que j'avais avec les vieilles serviettes Always

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    1. Les protections lavables ne sont pas (normalement) pas blindées de produits toxiques divers et variés, peut-être que ça joue un rôle au contact du sang (mais je ne suis pas scientifique).
      Quand bien même, c'est considéré comme sale et "impur" parce que ça nous sort des parties intimes, c'est très facilement assimilé aux déjections.

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  2. J'aime beaucoup ton article et comme toi j'avais honte, je ne comprenais pas. Maintenant ça va un peu mieux même si ce sont les symptômes prémenstruel qui sont atroces. Je tombe en dépressif tous les mois en attendant mes règles.

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    1. Je rêve d'un monde où les règles ne font plus souffrir personne. Peut-être qu'un jour on voudra bien se pencher enfin dessus ?

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