lundi 5 novembre 2018

Théâtre : Polaroïd et Nocturne n°13 ou L'étonnement des Dieux d'Yves Baot.

Le 11 juin 2017, je vous écrivais que j'avais une culture théâtrale qui se trouvait sous le niveau de la mer. Je vous racontais aussi mon très mauvais souvenir à propos d'une mise en scène de ma professeure de français de troisième d'Antigone de Jean Anouilh où je "jouais" Ismène. J'utilise des guillemets parce que ce n'était pas facile du tout, j'aime bien lire du théâtre, j'aime aussi en voir mais je déteste faire la comédienne. La scène et moi, on n'est pas complices, ça me vient sûrement de ce gala de danse quand j'avais 7 ans, je portais un costume de coquelicot en crépon, j'étais beaucoup trop grande et je n'avais rien à faire ici. Ou alors était-ce cette pièce sur Christophe Colomb, à l'école primaire, où je "jouais" un garde avec sa lance qui devait rester immobile et silencieux sur le bord de la scène avec le regard tourné vers les coulisses ? Les traumatismes sont tenaces.


Le 11 juin 2017, je vous écrivais à propos de Nocturne n°13 ou L'étonnement des Dieux, la première pièce d'Yves Baot parue chez Édilivre. La quatrième de couverture dit ceci :
Le Bataclan, un 13 novembre au soir... Histoires croisées de 13 personnages au cœur du tumulte et de l'horreur. Futurs imbriqués où le désir restera le dernier ressort de la vie qui va... Et qui gagne... Et ce Nocturne de Chopin, obsessionnel comme une berceuse étrange, accompagnera chacun vers son destin.
La pièce est composée de 6 scènes, chacune mettant en avant un ou deux personnages différents (seuls les binômes interagissent ensemble) pour atteindre le nombre final de 13 (porte bonheur s'il en est). Il y a plusieurs fils rouges qui traversent les scènes, l'horreur du Bataclan bien sûr, puisque c'est le thème de fond, mais aussi Chopin, dont la musique est la bande originale, et l'un des 13 personnages (je ne vous dis évidemment pas qui c'est, ce n'est pas le genre de la maison). Chaque scène fait référence à un épisode de la mythologie grecque et l'auteur suggère par ailleurs une mise en scène en fonction. Il se trouve que j'ai connu sa fille et qu'elle était très calée en mythologie grecque, j'imagine que les chiens ne font pas des chats...
La pièce fait 60 pages, je l'ai lue d'une traite. Je l'ai beaucoup aimée, elle va droit à l'essentiel et pourtant chaque personnage est exploité de sorte à avoir une réelle profondeur. Je ne peux pas m'empêcher d'imaginer ce qu'un•e rescapé•e du Bataclan ressentirait en lisant cette pièce, à mon sens il y a dedans de la joie triste et de l'amertume, j'avais la gorge serrée.


Un an après la publication de Nocturne n°13 ou L'étonnement des Dieux, Yves Baot a réitéré en publiant sa seconde pièce, Polaroïd :
Trois personnages sont là, présents, face à nous, en quête d'eux-mêmes, devant la brutalité d'un secret de famille, fantôme historique relié à une lointaine immigration des Balkans, partiellement oubliée à ce jour... Mais cette photo, vieillie, usée, que l'on ressort des mémoires, donnera-t-elle un éclairage nouveau à ce passé familial bouleversé ?
Les 9 scènes de cette pièce sont habitées par 3 personnages : Claudine, Dominique et Alain, sœurs et frère. Claudine est l'aînée et a aussi la fonction de cheffe de famille, les parents sont morts et elle s'occupe de sa sœur ; Dominique est la cadette et a un sérieux problème de mémoire ; Alain est le petit frère, le petit dernier qui se plaint d'être pris pour un idiot alors qu'il est peut-être simplement infantilisé (est-ce un mécanisme de protection de la part de ses aîné.e.s ?). La musique est toujours présente et l'auteur suggère ici Emir Kusturica ou Goran Bregovic afin de rappeler le secret de famille personnifié, présent mais en même temps si loin. C'est d'ailleurs ce que cette pièce raconte de manière très subtile et imbriquée : un mystère familial qui se présente sous la forme de souvenirs, souvenirs ne parvenant pas à être remémorés par l'enfant du milieu, souvenirs cachés sur des photos, dans des boîtes, les on-dit et la musique de genre. Si les principaux instigateurs ne sont plus, ces souvenirs ont-ils alors vraiment existé ? N'a-t-on pas besoin d'une preuve ? C'est le chat de Schrödinger. C'est aussi ce que laisse penser la maladie d'Alzheimer qui est, selon moi, une forme de mort vivante, à quoi bon rester en vie si c'est pour tout oublier, ne plus savoir qui on est, ne plus rien dissocier ? Ce sont les souvenirs qui nous maintiennent en vie. Rien de pire que de ne plus se rappeler.
Et bien des deux, c'est ma pièce préférée. Sans doute parce qu'elle m'a le plus touchée, ça doit être à cause des secrets de famille et des souvenirs qui se font la malle, je connais des gens à qui ça arrive (genre ma grand-mère) et c'est quelque chose qui me turlupine.

Ancien instituteur, Yves Baot fait du théâtre amateur depuis de nombreuses années (j'ai d'ailleurs eu l'occasion de le voir jouer), il a co-créé la Compagnie des Transports et s'appuie sur le théâtre du Passeur au Mans. Au printemps, Nocturne n°13 ou L'étonnement des Dieux a reçu le prix de l'Auteur sans Piston 2018 des Pays de la Loire (assez fan du nom de ce prix, j'adore l'humour) et sera jouée à Bordeaux et en Seine-et-Marne par des compagnies locales qui ont obtenu les droits. Quant à Polaroïd, elle sera montée au Mans entre 2019 et 2020.

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