jeudi 28 février 2019

Je suis le bug de la matrice.

« Vous êtes encore jeune... », c'est la phrase que mon conseiller Pôle Emploi m'a répété deux fois de suite lors de mon entretien de lundi. Il m'a dit ça en me regardant un peu par-dessus ses lunettes, il avait les deux mains sur son clavier et j'ai trouvé la situation plutôt ridicule puisqu'il n'avait pas remonté sa chaise de bureau à sa taille, il y était donc tout ratatiné. Je suis encore jeune parce que j'ai l'âge d'être sa fille, c'est ce qu'il a dû penser. A mon avis il n'était pas si convaincu mais il a sans doute cherché à nous persuader tous les deux. Je crois que ça n'a pas marché.

En théorie oui, je suis encore jeune. J'ai 32 ans. Il faut d'ailleurs que j'apprenne à dire que j'ai 32 ans et non pas que je vais en avoir 33, je fonctionne comme ça dès le 1er janvier alors que mon anniversaire est au printemps. En pratique c'est une autre paire de manche. Nous vivons dans une société dans laquelle avoir 32 ans quand on est une femme peut vite être inquiétant, ça s'est vérifié deux fois en quelques jours et ça m'a empêchée de dormir, je me considère donc comme traumatisée.

Avec mon conseiller Pôle Emploi, on a bien ravivé mon parcours étudiant et professionnel alors que ces locaux sont comme ma deuxième maison. Je ne peux pas oublier que mon seul diplôme est le bac (littéraire en plus) et que ma dernière expérience dans le monde du travail s'est soldée par un simili burn out qui m'a fait définitivement haïr mon job. Je ne peux pas non plus oublier le fait que je ne sais pas et n'ai jamais su à quoi je voulais consacrer ma vie. Sur ce dernier plan, ma thérapie m'aide beaucoup mais si je comprends petit à petit pourquoi j'en suis arrivée là, ce n'est pas pour autant que j'ai la solution à mes problèmes.

Pour ajouter à ce désastre, j'ai vécu en début de weekend une expérience extrêmement désagréable dont je suis relativement épargnée d'habitude grâce, je l'espère, à mon point de vue clair sur le sujet. J'ai rencontré par hasard une ancienne collègue prof qui m'a demandé ce que je devenais et ce que je comptais faire et j'ai été honnête : je suis au chômage, je ne sais pas, peut-être que je vais essayer ça. Généralement, je n'aime vraiment pas cette conversation mais elle est inévitable, les gens aiment papoter. Je me suis à moitié étranglée quand elle m'a répondu : « T'as qu'à faire un bébé, c'est maintenant ou jamais ! ». Cette sorte d'interjection pose évidemment plusieurs problèmes.

Premièrement, je n'ai pas l'intention de concevoir un enfant parce que je m'ennuie, par dépit. Ou alors si, je peux, mais autant commencer tout de suite à mettre de l'argent de côté pour sa future psychothérapie. Je ne suis pas moi-même suivie depuis plus d'un an pour infliger des souffrances à ma potentielle descendance.

Deuxièmement, j'ai beau être ouverte sur absolument tous les sujets, certaines choses relèvent de l'intime et si ça ne pose aucun souci à d'autres d'en parler, grand bien leur fasse. En ce qui me concerne, je n'aime pas le faire et ne le fais que très peu. Pas parce que ça me gêne mais parce que ça ne regarde personne d'autre que moi.

Troisièmement, mon utérus m'appartient, personne n'a le droit de discuter de ce que je dois ou peux en faire, pas même une femme de 50 ans qui a eu deux enfants. Le fait d'associer mon âge à tout ça m'a donné un coup de massue. Ça veut dire quoi, maintenant ou jamais ? Vous vous rendez compte comme c'est insultant ? J'ai 32 ans !
J'ai bien intégré que je ne suis pas conforme. Je suis une anomalie. J'ai passé l'âge de la rébellion, aussi je ne vais pas courir immédiatement me faire ligaturer les trompes juste pour emmerder mon monde (je dis ça comme s'il était facile pour une femme de mon âge de se faire ligaturer les trompes en étant nullipare, je ris toute seule de cette blague et voyez comme nous ne sommes pas à une contradiction près) mais il faut savoir que tout ça m'angoisse énormément. Je suis tout à fait consciente de mon âge, de tout ce que je n'ai pas accompli et de la pression que ça me met alors que ça ne devrait pas.

Nous sommes en 2019 et le modèle archaïque de la petite famille parfaite composée d'une mère, d'un père, d'une fille et d'un fils n'existe plus. D'une part, il est absurde de penser que l'on fait encore des enfants pour assurer la survie de l'espèce. L'avenir écologique infirme d'ailleurs cette idée. D'autre part, les femmes se battent pour leur droit à disposer de leur corps depuis tellement longtemps qu'il est totalement irresponsable d'exiger d'elles qu'elles aient des enfants à tout prix. De plus, les gens ne sont jamais satisfaits : quand une femme a un enfant, on lui demande d'en faire un deuxième. Si jamais le même sexe est représenté deux fois de suite, on lui demande d'en faire un troisième. Si le même sexe que les deux précédents est de nouveau représenté, on va plaindre la mère. Si toutefois cette dernière décide d'avoir un quatrième enfant (et plus), on lui demande ce qui ne va pas chez elle. Et puis bien entendu, si une femme décide de ne pas en avoir du tout, c'est qu'elle a un problème. Elle changera forcément d'avis, ou alors c'est qu'elle n'a pas trouvé le bon mec. Cette grosse égoïste. Les femmes sont toujours perdantes quoi qu'il arrive. Ayez cependant bien à l'esprit qu'on vous emmerde.

Quant à moi je suis là, j'ai 32 ans 1/2, pas d'enfant, pas de métier et en thérapie pour dépression tenace parce que je ne sais pas quoi faire de plus qu'attendre que le vent souffle dans mes voiles. J'aimerais pouvoir dire que je fais ce que je peux mais la vérité est ailleurs.

10 commentaires:

  1. Tiens tiens, on a vécu un peu le même truc toi et moi ces derniers temps.
    Au boulot, y a une nana de 27 ans que je connais depuis 10 minutes qui me traque avec ces questions: quand est-ce que vous allez vous marier, quand est-ce que vous allez faire des bébés? Vous allez acheter, est-ce que ton copain veut des bébés? Et comme elle est assez "fragile" (santé comprise), je n'ose pas vraiment lui dire le fond de ma pensée. Même quand elle m'a demandé d'un air inquiet, face à mes grommellements "mais vous en parlez, quand même avec ton copain?". Face à un nouveau grognement de ma part (je ne me vois pas lui répondre sans vivre ça comme une trahison de la confiance dans mon couple, c'est si perso...), elle m'a demandé son âge (oui, parce que les mecs jeunes sont pas branchés bébés, alors que les plus "matures" si, dans sa logique). Je n'ai jamais été traquée comme ça de ma vie, c'est très désarmant. Surtout qu'elle revient à l'assaut tous les 15 jours environ, des fois que j'aurais changé d'avis.

    Bref, on aime la pression sociale entre meufs. Courage avec Pole Emploi. Je connais bien le "je sais pas ce que je veux faire quand je serai grande", même si mes diplomes m'aident à feindre la normalité avec plus de facilité que toi.

    <3 Bisous la Liout.

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    1. A cause de ces conversations et ces avis non sollicités, on se trahit nous-mêmes. En théorie il serait tellement plus salvateur d'envoyer les gens péter ! Mais il faut croire qu'on est trop gentilles.

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  2. Ça faisait un bout de temps que personne ne m'avait posé la question, puis la semaine dernière, une amie de ma mère, après m'avoir montré des photos de ses petits enfants (elle en a déjà 10, notamment parce que l'aînée vient d'avoir son 7e), me lance tout gaiement : "Et toi, les bébés c'est pour quand ?" Je lui ai donc répondu très franchement que c'était pour jamais. Heureusement, elle m'a dit comprendre et n'a pas insisté.
    Ce n'est que le début des emmerdes. J'ai 30 ans, un mec depuis longtemps, un travail plutôt stable. Les gens n'attendent que ça.

    En parlant de travail, moi je te vois très bien travailler dans un petit salon de thé ou un café un peu coolos, qui ferait des petits événements à base de concerts et d'expos. Te faire un peu d'expérience avant d'ouvrir le tien, avec Daria qui se balade dedans. C'est une image qui t'irait bien, je trouve.

    Après, la question de savoir ce qu'on veut faire plus tard est toujours difficile. Comme tout le monde, je vais ramener le sujet à ma personne pour illustrer mon propos : j'ai un job plutôt intéressant, avec un salaire stable, beaucoup de vacances, depuis 1 an et demi, mais c'est pas ce que je veux faire de ma vie. Je me donne encore 2 ans dedans, pour terminer un projet qu'on est en train de mettre en place et je pense quitter tous ces beaux avantages pour autre chose de peut-être moins bien payé (après, je touche à peine plus que le smic, donc c'est pas mirobolant non plus), avec moins de vacances, mais sans doute plus épanouissant. Mais je sais pas encore quoi.
    Je sais que dans mon cas, la question est moins urgente, parce que j'ai un revenu qui me donne du temps pour réfléchir à la question, sans avoir cette épée de Damoclès au-dessus de la tête comme quand on est au chômage.

    'Fin bon, vaste sujet. J'espère que tu trouveras une piste !

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    1. L'idée du petit salon de thé me fait rêver depuis un moment, c'est indéniable. Ce ne sont pas les idées qui me manquent, j'y réfléchis vraiment souvent. J'ai toutefois l'impression de voir ça comme un but inatteignable, comme un idéal auquel on rêve mais qui ne réalise jamais (à l'instar de devenir une rockstar par exemple). Je ne suis pas quelqu'un de très courageux, en plus.
      J'aurais pu continuer à être surveillante, dans le privé tu peux être en CDI. J'ai aussi les vacances, après tout mon expérience au lycée était formidable, c'est au collège que ça a posé problème. On ne peut jamais savoir à l'avance l'ambiance de l'établissement dans lequel on arrive et j'ai encore la voix d'une collègue proche de la retraite (au collège toujours) qui résonne dans ma tête, elle me disait de ne surtout pas m'encroûter ici (= "run you fool !"). Bon, j'aime bien me mettre dans des situations merdiques, c'est un peu ma spécialité.

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    2. Devenir Rock star demande du talent, du travail, et beaucoup de chance (pour ne pas dire de léchage de cul). Avoir son salon de thé, c'est savoir sur quelles ficelles tirer pour obtenir des subventions. Et il y a plein d'associations qui aident les jeunes entreprises dans les procédures de création et tout.

      Je t'offrirai une de mes photos pour l'ouverture ;)

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    3. J'aime trop pragmatisme <3

      De toute façon je vais me lancer dans une nouvelle aventure Pôle Emploi qui s'intitule "Activ' Créa" et qui cible justement les potentiels futurs créateurs d'entreprise. Verdict dans 3 mois, premier RDV la semaine prochaine.

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  3. J'ai lu ton article avec attention mais viens dans la section commentaire pour te parler d'autre chose.
    Il y a quelques mois, tu avais parlé d'un test sur l'agoraphobie qui s'était révélé effrayant pour moi, et tu m'avais conseiller de m'occuper de ce problème pour ne plus le subir. J'ai mis du temps mais j'ai entamé une thérapie pour soigner mes troubles anxieux/dépressifs et agoraphobes et je suis une tout autre personne.
    Je pense régulièrement à ton blog, qui a sans doute été l'un des élements déclencheurs, et voulais donc te remercier pour ton aide "indirecte" car je remonte enfin la pente (et angoisse moins à l'idée de sortir de chez moi).

    Caro

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    1. Alors ça c'est une merveilleuse nouvelle ! Il faut dire que l'agoraphobie m'a vraiment pourri la vie et je n'ai jamais rien fait à l'époque pour m'en sortir, je regrette d'ailleurs de ne pas avoir commencé ma thérapie plus tôt. Mais mieux vaut "tard" que jamais. Je te souhaite bon courage, tu fais preuve d'une grande force !

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  4. Hey Lucie ! Juste un petit mot pour te dire « I feel you, sister » : en tant que child-free de 36 ans, je me retrouve complètement dans les situations, émotions et réflexions que tu décris. Lors de ma précédente phase de recherche d’emploi, j’étais à deux doigts d’écrire sur mon CV « 33 ans, permis B, aucun désir d’enfant », histoire que les choses soient bien claires. Mais finalement je me suis dégonflée, et du coup je n’ai quasiment obtenu AUCUN entretien quand même suite aux offres auxquelles je postulais. On aime (non).

    Et sinon, tu as un vrai talent d’écriture. Je ne sais pas si tu le sais, si on te l’a déjà dit, si tu prends ce talent au sérieux ou pas, mais c’est peut-être une piste ?

    Je saute du coq à l’âne, mais : tu as un nouveau conseiller Paul En Bois du coup ? J’en étais restée à l’épisode de la conseillère qui était sur le point de te radier.

    Bon en tout cas je t’envoie toute mon amitié pour continuer ton bonhomme de chemin à ta façon. Tu es forte et intelligente !

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    1. J'ai le même conseiller depuis trois ans, celle qui a voulu me radier faire partie d'un autre département (enfin c'est ce que j'en ai conclu, c'est assez nébuleux, personne n'explique jamais rien) qui se situe au siège au niveau régional (à Nantes en ce qui me concerne). Quand j'avais demandé des comptes à mon conseiller suite à mon contrôle qui s'était mal passé, il m'a répondu que ce c'était pas de son ressort...

      Sinon oui, je ne vais pas faire ma mijaurée, on m'a déjà dit plusieurs fois d'essayer de faire quelque chose avec l'écriture et ça me travaille vraiment (depuis longtemps d'ailleurs). Je ne sais pas trop quoi faire de tout ça, c'est compliqué vu que ma propension à ne pas savoir quoi faire de mes dix doigts est pathologique chez moi. Alors bon, je vais répéter ma phrase favorite : je ne sais pas !

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