A vif.

[Billet publié le 5 juillet 2018]

J'ai envie d'écrire ce billet depuis un certain temps mais je voulais attendre le bon moment, comme s'il y avait un temps plus opportun pour dire les choses mais ce doit être encore une de mes croyances à la con. Et encore, en m'apprêtant à cliquer sur publier je suis loin d'être sereine, même si ce qu'il m'arrive n'est pas un secret de polichinelle. Rien n'y personne ne m'oblige à le faire, c'est peut-être un besoin que je me crée. Peut-être aussi (enfin surtout) que je devrais arrêter d'avoir honte et de me planquer. Je ne sais pas si ça peut servir à quelque chose, si ce n'est à m'aider à formuler ce que je suis incapable de verbaliser correctement et peu importe qui me lit ou ne me lit pas (ce n'est pas comme si j'étais une influenceuse aux milliers de vues), je me dis simplement que ce qui va suivre peut expliquer des choses. Pensez que c'est du voyeurisme ou un manque de pudeur, ça m'est complètement égal car je suis arrivée à un stade où des choses bien plus importantes me préoccupent que l'avis négatif des gens.

Mon cerveau est une prison et je suis enfermée dedans. Je suis l'heureuse (lol) détentrice d'une maladie qui s'appelle dépression. J'ai été diagnostiquée peu avant mon 18e anniversaire et un peu par-dessus la jambe, c'était il y a 14 ans et jusqu'à cette année, je n'ai rien fait pour aller mieux. On se dit que c'est passager, que des fois ça ne va pas trop mais que d'autres fois ça ne va pas si mal, après tout il y a plus malheureux sur cette planète de furieux, et puis de toute façon j'ai tout pour être heureuse alors de quoi je me plains. Je ne me sais malade que depuis que j'ai commencé une psychothérapie avec un psychiatre (à raison d'une séance par semaine depuis fin janvier) parce que c'est la première fois de ma vie que je suis confrontée à quelqu'un de sérieux par rapport à ça. Je peux vous dire que ça change un peu la vie de prendre conscience que "faire un petit effort" ne vous sort pas de vos névroses pourries, même si j'ai encore des convictions nulles sur ce sujet : j'ai l'impression de ne pas essayer d'aller mieux alors que c'est complètement con puisque je vais voir un psy, je ne vois pas ce que je peux faire de plus.

Déjà, il faut commencer par faire la distinction entre la dépression et la déprime (j'en ai déjà parlé) parce que ça n'a rien à voir. Chaque personne est différente mais globalement, quand on est dépressif.ve, on tourne au ralenti. On n'a plus le goût de rien, on se sent comme la dernière des merdes et on a envie de crever un jour sur deux (parfois c'est tous les jours, comme je vous le dis ça dépend des gens). D'ailleurs, parfois on y arrive. La déprime, c'est passager, c'est un coup de mou. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas y faire attention, bien au contraire, mais on finit par reprendre le dessus. La dépression empêche de faire ça, elle nous maintient dans un état de dépréciation constant. Rien n'est bien, rien n'est beau, rien n'est possible, tout est inutile et sans intérêt. Personnellement, ça me fout la rage. Mais une rage intérieure, c'est-à-dire que j'ai une voix en moi qui hurle en permanence et qui est ultra vénère alors que mon enveloppe corporelle est un gros caca mollasson qui fusionne avec le canapé. Alors oui, je suis allée bosser tous les jours ("Pourtant tu n'es pas amorphe !" m'a dit ma cheffe.) et même que des fois je sors boire des coups, voir des concerts, mais c'est parce que je traverse des phases. J'alterne entre une phase pendant laquelle j'ignore mon mal être, je suis blasée de tout mais ça ne m'empêche pas de sociabiliser (il ne faut cependant pas trop m'en demander non plus, je reste une personne introvertie), et une phase pendant laquelle je dois absolument faire le vide, ne voir personne et me concentrer sur le fait de ne pas m'ouvrir les veines. Je ne parle de ma dépression que par écrit parce qu'il est hors de question d'aborder les choses avec mes ami.e.s (je ne parle pas de ma famille, très réduite par ailleurs, car ce n'est absolument pas envisageable pour un milliard de raisons), déjà ça pète l'ambiance et ensuite on ne connaît jamais à l'avance les réactions des gens. Je me considère suffisamment comme un boulet sans avoir besoin d'en rajouter.
En octobre dernier j'ai vécu un mini traumatisme : je suis allée voir une médecin différente de mon médecin traitant parce que j'avais vraiment très envie de me foutre en l'air et ça m'a fait assez baliser pour réagir. Le simple fait de dire que je n'allais pas fort m'a fait me sentir ridicule (alors qu'il n'y a pas de raison mais mon cerveau est un petit merdeux) et la doc a immédiatement positionné ses sourcils en accent circonflexe juste avant de me prescrire anti-dépresseurs et somnifères. Je n'ai jamais voulu prendre de médicaments, je suis effrayée par les effets secondaires et je n'ai pas envie de procéder à un temps d'ajustement ("Ah bah oui mais tu cherches aussi."). En sortant abasourdie de son cabinet, je me suis machinalement dirigée vers la pharmacie. La préparatrice a lu mon ordonnance, s'est subitement mise à chuchoter puis m'a également fait le coup des sourcils. Je suis sortie bien plus énervée que triste par le comportement de ces deux femmes, à croire que j'avais une maladie honteuse. Et c'est justement un problème récurrent, je généralise mais quand les gens vous savent dépressif.ve, ils ne peuvent pas s'empêcher de vous regarder de la même façon que les deux femmes sus-citées, ou bien de vous prodiguer des conseils à la con ("Sors prendre le soleil, ça va aller mieux !") ou encore d'être méchants sur votre condition dès que vous avez le dos tourné, cette façon qu'on a de vous prendre pour un.e glandeur.se qui ne fait aucun effort. Si vous voulez mon avis de principale concernée, le comportement à adopter face à un.e dépressif.ve est le suivant : restez vous-mêmes et si on ne vous demande rien, ne dites rien, c'est mieux. De toute façon, la dépression, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est tant que vous ne l'avez pas vécue vous-mêmes.

Mon petit truc à moi, c'est que je me sens coupable. Coupable de marcher dans la rue, coupable d'entrer dans un magasin ou un café, coupable d'avoir des ami.e.s et des activités, coupable de respirer. Je ressens un malaise permanent et j'ai le sentiment d'avoir ma place nulle part, j'ai un syndrome de l'imposteur sur ma propre existence. J'ai été malmenée par plein de gens au cours de ma vie, c'est la faute à pas de chance et ça a nourri petit à petit mon mal-être. Mon principal souhait ? M'annuler. Je rêve d'un hard reboot. J'ai développé tout un tas de névroses : les crises d'angoisse, une période d'agoraphobie et un trouble du comportement alimentaire, toutes disparues comme elles sont arrivées, du jour au lendemain. J'ai la constante sensation d'une enclume au fond de la mer qui serait reliée à ma cheville, et je synchronise mon souffle en fonction de la marée. J'ai peur de me noyer.

J'ai longtemps vécu sur mes batteries de secours mais dorénavant je n'ai plus de jus. Zéro énergie. Je ne tends plus la main, j'évite les gens dans ma condition parce que je ne les supporte plus. J'ai besoin de repos alors oui, j'ai frappé à la porte d'un psychiatre. C'est la chose la plus difficile que j'ai faite de toute ma vie et c'est une souffrance monumentale ("Vous avez des raisons d'aller mal." m'a-t-il dit avec décontraction). Je voulais le faire depuis des années mais décrocher le téléphone pour ça est d'une difficulté sans nom. En plus, il fallait tomber sur quelqu'un de bien... mais de ce côté-là j'ai eu de la chance (si vous avez des questions sur comment faire, n'hésitez pas à me demander, je vous dirai comment j'ai procédé). Mon psy est la seule et unique personne au monde à connaître l'intégralité de mes pensées et de ma vie toute entière, je suis très étonnée de la "facilité" avec laquelle je lui dis les choses, jamais je ne pourrais faire ça avec quelqu'un d'autre. Et donc lui et moi nous voyons une fois par semaine et ce n'est pas de trop. Parfois il me soulage grâce à son recul et ses explications de mes rêves, parfois je sors de son cabinet en rogne, d'autres fois encore complètement anéantie, mais j'apprécie grandement son flegme et son absence totale de pitié, il me parle normalement. Le plus compliqué dans cette psychothérapie est d'accepter d'où viennent tous mes problèmes. J'avais déjà une petite idée mais c'était la partie émergée de l'iceberg, je n'aurais jamais imaginé le quart de ce que mon psy m'apprend sur moi-même. C'est vraiment super dur.

Je ne sais pas si je suis à mi-parcours ou moins, ou plus, tout ce que je peux dire c'est que ça fait 6 mois et que je souffre. Je suis incapable de préférer savoir tout ce que je sais désormais ou bien si j'étais mieux avant. Je ne sais pas si je vais guérir un jour ou si je dois apprendre à vivre avec. Je suis toujours envahie par les idées noires et je n'arrive pas à m'en dépêtrer. Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien, merci Socrate.

C'est une photo que j'ai prise il y a deux ans et que j'aime bien, parce que j'aime bien photographier la mer.

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