L'Éducation nationale m'a tuée.

[Billet publié le 3 juillet 2018]

Je suis (de nouveau) au chômage. Enfin ! Non pas que la situation me ravisse, loin de là, mais j'étais assez pressée de terminer mon CDD. Je vais être franche, en 32 ans sur cette planète, ma vie n'a jamais été aussi compliquée qu'en 2018 (et même depuis l'automne 2017). J'imagine que ça m'apprendra à cumuler les expériences, à savoir un travail qui me rend maboule et une psychothérapie super hard. Quelle idée, franchement.


Quand j'ai fini mon contrat d'assistante d'éducation dans le meilleur lycée du monde, je suis partie avec tellement de tristesse que je n'avais pas l'intention de reprendre le même boulot dans un autre établissement. Je savais pertinemment qu'il ne s'agirait jamais des mêmes ambiances et façons de travailler. J'ai donc repoussé mes obligations jusqu'au dernier moment et j'ai atteint la fin de mes droits de chômage, deux années complètes que j'ai dédiées au bénévolat à la radio et à ma remise en question souvent violente. Je n'ai passé qu'un mois sans revenus, grâce au bouche à oreille j'ai trouvé un remplacement de surveillante éducatrice dans un collège privé. Ça ne m'a pas enchantée mais il faut bien bouffer et j'avais l'expérience nécessaire. Sauf que si j'avais su à l'avance comment ça allait se passer, je me serais barrée en courant sans même me retourner.

Je doute avoir encore le recul nécessaire, mon contrat s'est terminé la semaine dernière, mais j'ai quand même eu l'occasion de faire un bilan complet des huit derniers mois. Bien des choses m'ont gavée, tant et si bien que j'ai du mal à trouver quelque chose de positif, si ce n'est qu'on ne m'y reprendra plus. Il serait malvenu de ma part de blâmer chaque élément, c'est l'association d'un tout qui m'a pourri la vie. Je ne pense pas exagérer, je crois m'être retrouvée au bord (très, très près) du burn out. Je n'ai jamais été mise en arrêt (et n'ai jamais demandé à le faire) à cause de ma dépression, et si j'ai pu éviter de tenir au courant mes supérieures et collègues ça m'arrangeait, je ne tenais pas à ce que les regards sur moi soient biaisés. Je l'ai constaté chez les autres. J'ai donc tenu huit mois en cumulant quelques emmerdes, mon boulet permanent à la cheville d'une part, et aussi le retour des maladies : longues bronchites, rhino-pharyngites et grippe une fois par mois, impossible d'y couper quand on arrive dans l'éducation (ou qu'on y revient après une longue période), la gelée royale est impuissante. J'ai également accumulé une fatigue extraordinaire alors oui, les faiblesses mentale et physique était totales même si ça me gave de l'admettre.
Des bases très compliquées pour faire face à un public de collégien.ne.s, des enfants de 9 à 16 ans avec des profils de tous horizons : les "classiques", les SEGPA, les précoces, les dyslexiques, les handicapé.e.s et des comportements de bourgeois, j'ai tout vu. Cependant, peu importe à quelle catégorie ces gosses appartiennent, ils ont des points communs : ils crient, s'agitent, s'insultent et s'en foutent. Ils ont absorbé le peu d'énergie et de patience que j'avais.

Je suis arrivée dans ce collège à la rentrée des vacances de la Toussaint. J'ai débarqué chez ces mômes, dans leur antre, j'étais une étrangère parmi une équipe pédagogique installée depuis plusieurs dizaines d'années pour la majorité. J'allais être testée, c'est la base. Je n'étais cependant pas un lapin de six semaines : ni trop jeune, ni débutante et avec mes certitudes (même-si-le-collège-c'est-différent-du-lycée-tu-vas-voir). A la fin de mon tout premier jour, je suis rentrée chez moi en pleurant. J'ai tout de suite compris que j'allais en chier sévèrement, je débitais tellement de larmes que je n'arrivais pas à m'arrêter. Je ne voulais plus y retourner, je souhaitais tout annuler.
J'ai dû réussir à faire dire à mon cerveau que huit petits mois n'étaient pas la mer à boire (en fait si mais bon) puisque j'ai franchi la ligne d'arrivée. Sur les rotules et avec la langue qui pendait dès le mois de décembre, mais j'ai tenu. En fait il m'a surtout suffit d'une petite phrase prononcée de manière totalement décontractée par mon psy il y a un peu plus de deux mois alors que j'étais à bout, il m'a simplement dit que j'étais capable de tenir jusqu'à la fin. Je ne ressens aucune fierté et une chose est sûre, je ne veux plus jamais ressentir ça.

C'est un fait indéniable, j'ai été incapable de m'adapter aux collégien.ne.s. Une année scolaire même pas complète ne suffit certainement pas à s'y faire, si j'avais dû rester travailler là-bas ça m'aurait pris des années (je n'ai pas la foi, ni le courage, ni la patience). A moins que ça ne soit une vocation, il faut tout changer : adapter son vocabulaire (j'ai eu la surprise de régulièrement donner la définition des mots que j'employais, la preuve que je ne savais pas interagir avec ce public), ne pas tourner autour du pot, aller droit au but, établir une discipline intraitable (avoir une peau de con plus que jamais), punir et ne pas se contenter de menacer. C'est de cette façon qu'on commence et il ne faut surtout pas lâcher de lest parce que les collégien.ne.s sont des animaux sauvages et féroces, quand ils sentent l'odeur du sang c'est terminé. Figurez-vous que je me suis retrouvée en conflit avec une élève de cinquième à la fin de l'année, je me demande d'ailleurs comment on peut loger tant d'insolence dans un si petit corps. Lorsqu'une de mes collègues lui a demandé pourquoi elle avait ce comportement avec moi, elle lui a carrément répondu qu'elle se savait supérieure à moi et que j'étais faible. Elle a employé ces mots exacts, elle n'a que 12 ans.

Moi qui prône plutôt l'éducation positive, je me suis retrouvée dans la position d'un vigile ou d'une gardienne de prison, à finir par hurler sur des gamins qui n'ont rien demandé. S'il existe des enfants mal élevé.e.s, il ne s'agit pourtant que d'un tout petit pourcentage dans un seul établissement mais dans un collège, l'insolence généralisée est réelle (c'est l'âge, c'est la période, c'est comme ça). J'ai détesté chaque minute où je me retrouvais seule à surveiller une salle remplie de 50 à 80 mômes qui avaient envie de tout sauf d'être en étude (on les comprend, d'autant plus quand ils s'y retrouvent plusieurs fois dans une même journée). Je voulais être dans l'accompagnement et le relationnel, comme au lycée, je n'ai que très peu pu les aider à faire leurs devoirs parce que c'était la discipline qui primait. Discipline que j'appliquais du mieux que je pouvais mais les ados m'ignoraient purement et simplement. Impossible d'accorder du temps. J'ai été déboussolée quand j'ai compris que les élèves se fichaient aussi totalement de leurs camarades, leur demander de faire le silence par respect pour les copain.ine.s qui veulent bosser n'a strictement aucun impact. Est-ce parce que c'est moi qui le demandais ? Apparemment oui, au vu du comportement irréprochable que les élèves avaient avec une de mes collègues en poste depuis 30 ans.

La guerre, ça n'a été quasiment que ça entre les élèves et moi. J'étais d'ailleurs foutue dès ma première semaine de boulot, je me suis fait détester et ça m'a minée. Je ne faisais pas ce job pour qu'on m'adore mais je ne voulais pas pour autant qu'on me haïsse. Je voulais apporter quelque chose, semer des graines, à la place j'ai donné des coups d'épée dans l'eau pendant huit mois.

J'ai aussi connu un système d'organisation qui ne m'a pas du tout convenu. Je travaillais 35h réparties sur quatre jours. J'arrivais chaque matin à 7h30 pour ouvrir les portes et surveiller la cour jusqu'à la sonnerie du premier cours. Ensuite, je surveillais trois heures d'étude d'affilée avec les classes qui s'enchaînaient. Je déjeunais à 11h15 puis surveillais la cour de 12h à 14h (c'est extrêmement long), puis je surveillais de nouveau trois heures d'étude. 17h, fin de la journée. Il fallait toujours avoir les yeux partout, c'est la base de ce boulot, mais j'avais à peine le temps d'aller aux toilettes. En fait, j'y allais pendant les récrés, tant pis s'il y avait une personne en moins à son poste l'espace de cinq minutes. Si on nous voyait en train de discuter entre collègues sur la cour, on se faisait rappeler à l'ordre. Le bruit, l'insolence, les incivilités permanents entre 7h30 et 17h quatre jours par semaine pendant huit mois.

Le collège dans son ensemble est-il la bouche de l'enfer ? Clairement, oui. Je ne connais pas une seule personne qui a adoré ces années scolaires. Dans la cour de récré, la violence est perpétuelle. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai entendu des insultes à base de sale victime, sale chômeur, gros pédé, salope, pute et tutti quanti. Les gosses qui restent toujours seul.e.s parce qu'ils.elles sont rejeté.e.s par des groupes pour des raisons aléatoires. C'est abominable d'observer tout ça avec ses yeux d'adulte et de se rendre compte qu'on n'arrive pas à changer la donne malgré tous les efforts qu'on fait. Je n'ai pas de solution à proposer si ce n'est l'éducation, encore faut-il que tout le monde s'y mette.

Bilan des courses, je suis usée jusqu'à la corde. J'ai développé une intolérance maximale au bruit et j'ai commencé à prendre des somnifères pour dormir. Je ne veux plus jamais travailler dans un collège de toute ma vie, ce n'est bon ni pour moi, ni pour les élèves. On ne se comprend pas. Je n'ai pas la fibre et j'ai une admiration incroyable pour celles et ceux qui l'ont.


   Mise à jour du 6 novembre 2018

Je sais de quoi tout ça a l'air : une longue plainte d'une meuf inadaptée qui ne supporte pas les gosses alors qu'elle bossait dans un collège qui n'est même pas en zone d'éducation prioritaire. Vu de l'extérieur, peut-être que ce n'est que ça. Je préfèrerais. Quatre mois après avoir écrit les lignes du dessus, je suis toujours au chômage. J'ai lutté pour ne pas postuler dans un nouvel établissement scolaire alors que la raison me hurlait de le faire. Une place se libérait pourtant dans un lycée à deux minutes de chez moi. Le fait est que j'ai peur de retravailler. Je suis vraiment pétrifiée, je n'ai jamais connu ça. Je suis encore plus effrayée à l'idée de remettre les pieds dans un établissement scolaire parce que je me rends compte que je ne supporte plus les élèves en surnombre. Je ne pourrai plus jamais gérer une classe entière de gamins, c'est désormais beaucoup trop pour moi. Pourtant j'aimais bien l'éducation. Je suis tombée dedans par défaut mais j'y trouvais mon compte.

Si je devais trouver une responsable à tout ce bordel, je dirais que c'est l'organisation générale. Le collège dans son ensemble est super mal foutu :

• L'architecture : où je travaillais, pendant les récréations, les élèves étaient forcément à l'extérieur. Il y avait bien des petits préaux mais certainement pas de quoi mettre plus de 700 gamins à l'abri en cas de mauvais temps (je vous rappelle qu'on a eu un mois de janvier extraordinairement pluvieux, c'était splendide). Imaginez-les s'entasser dans un coin pendant deux heures tout en hurlant et s'agitant, et moi au milieu pour leur dire de se calmer (alors qu'ils ont besoin de s'exprimer, les locaux ne sont juste pas adaptés). De plus, les seules toilettes accessibles pendant les récrés l'étaient aussi depuis l'extérieur. En hiver, les élèves s'y agglutinaient évidemment parce que, quelle surprise, ils avaient froid. Mon job consistait à les faire sortir systématiquement. Et oui, c'est comme ça aussi qu'on se fait détester. Si les responsables de la construction d'un collège prenaient en compte l'avis de celles et ceux qui en connaissent les failles, croyez bien qu'on aurait moins d'emmerdes (mais bon, les pions peuvent s'exprimer mais pas trop quand même).

• Les horaires : les journées sont beaucoup trop longues. Je pense notamment aux élèves qui sont tributaires des cars de ramassage scolaire, arriver à 7h30 et terminer les cours à 17h, c'est trop. C'est n'importe quoi.

• L'étude : on peut avancer tous les arguments possibles pour obliger un.e élève à faire ses devoirs, s'il.elle ne veut pas les faire, il.elle ne les fera pas. Il n'était pas rare du tout que des classes se retrouvent avec deux heures (parfois plus) d'étude dans une même journée. Les élèves devaient alors s'asseoir dans une salle face à un.e adulte qui n'est même pas prof (et qui n'est apparemment qu'une merde) et qui, en plus, donne des ordres. C'est un problème. Ces heures d'études devraient être pédagogiques pour de vrai et si on prenait la peine d'écouter (encore une fois) les surveillant.e.s, bien des solutions seraient mises sur la table. Mais bon, quand je me la suis jouer force de proposition, on m'a dit que mon rôle premier était la mise en sécurité. Aujourd'hui je me demande encore à quoi servait le terme "éducatrice" dans ma fiche de poste.

Évidemment, rien ne changera jamais. Je me croyais assez fortiche mais en fait pas du tout, désormais ce monde éducatif nébuleux se passera de moi, je ne peux plus encaisser. Je n'ai plus le temps ni la force. Bon courage à celles et ceux qui restent.

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